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[Description d'Ukranie, qui sont plusieurs provinces du Royaume de Pologne. Contenues depuis les confins de la Moscovie, insques aux limites de la Transilvanie. Ensemble leurs moeurs, façons de viures, et de faire la Guerre. Par le Sieur de Beauplan. A Rouen, Chez Jacques Cailloue, 1660.]







DESCRIPTION DVKRANIE,
QVI SONT PLVSIEVRS
Prouinces du Royaume de Pologne,
CONTENVËS DEPVIS
les confins de la Moscouie, iusques aux limites de la Transilvanie.
ENSEMBLE LEVRS MOEVRS,
façons de viuns, & de faire la Guerre.

Par le Sieur de BEAVPLAN.


A ROÜEN,
Chez Iacqves Cailloüe, dans la Cour du Palais.
M. D C. L X.









AV SERENISSIME PRINCE ET TRES-PVISSANT IEAN CASIMIR.
PAR LA GRACE DE DIEV ROY DE POLOGNE
Grand Duc de Lithuanie, Russie, Prussie, Mazouie, Samogitie, Liuonie, & c. Et Roy hereditaire de Suede,des Gots & Vandales.


SIRE, L'Immense estenduë des terres , qui maintenant me separe de vos Estats, quelque grande quelle soit n'est pas vn obstacle assez puissant pour empescher les productions de mon Esprit, de s'aller rendre aux pieds de Vostre Majesté, ny les années qu'il y a que i'en suis esloigné, n'ont sceu diminuer en rien le zele que i'a y tousiours eu de vous seruir, & de continuer à trader de temps en temps quelques ouur ages qui puissent don/II/ner de la satisfaction à vostre Esprit, & vn profitable diuertissement à vos yeux. Pour vous en asseurer plustost par de solides efficts, que par des foibles paroles, ie prends la hardiesse auec toute sorte d'humilité, & dans vn profond respect, d'offrir à vostre Auguste Maiesté la description de cette grande lisiere d'Vkranie, comprise entre la Moscouie & la Transiluanie, que vos Predecesseurs vous ont acquise depuis cinquante ans, & dont les vastes plaines sont deuenuës autant fertilles qu'elles estoient desertes.

C'est vn nouueau Royaume, qui depuis peu à beaucoup esté agrandy par la valeur, & la sage conduite du Grand & Incomparable konespolski castelan de Cracovie, & Generalissime de vos Armées, dont le courage fut tousiours secondé d'un si grand iugement, que l'on ne le veit iamais sortir des Combats, quelques perilleux qu'ils fussent, qu'accompagné de la Victoire.

J'en puis parler asseurément pour en auoir esté le tesmoin oculaire pendant dixsept années que i'ay eu l'honneur de demeurer actuellement dans le seruice des deux derniers Roys deffunts; l'vn Pere & i'autre Frere de Vostre Majesté, dans lequel temps i'ay ietté les fondemens de, plus de cinquante notables Solobodes, qui sont comme autant de colonies, les quelles en peu d'années ont formé plus de mille Villages, par l'accroissement de leurs nouuelles habitations : Ces Teuplades portant tout leur soin au bien de Vostre Estat, en ont poussé bien loin les frontieres, & ont pris tant de peine à cultiuer les infructueu-/III/ses terres qu'elles y ont rencontré, qu'auiourd'buy c'est de leur merueilleuse fertilité, dont i'on tire le plus grand reuenu de Vostre Royaume.

Ce Pays nouuellement conquis est vn Bouleuard inexpugnable contre la puissance des Turcs, & la violence des Tartares, & vne forte barriere capable d'arrester leurs nuisibles & frequentes courses, ces ennemis se trouuant grandment estonnez de rencontrer en vne Prouince, qui seruuit de passage à leurs conquestes, la cause infaillible de leur bonte, aussi bien que de leur rume.

C'est en cette Carte Topographique que vous pouuez en vn moment considerer de tout poinct cét ample Terroir d'Vkranie, dont la possession ne vous est pas moins glorieuse qu'elle vous est profitable, & par l'aspect de sa situation, iuger de sa consequence, & par des maximes Politiques & d'Estat, vous porter plus que iamais à la cotinuation de cét important dessein de l'accroistre, dont la fin peut encore adiouster vn membre infini de riches Fleurons à vostre Royalle Couronne.

Je dirois encore beaucoup de choses sur ce suiet, n'estoit que ie voy qu'il est plus expedient de les taire que de les manif ster, de crainte, qu'en presumant vous donner des aduis salutaires, ie ne donnasse des instructions à vos ennemis, qui leurs seroient autant profitables, quelles vuos seroient nuisibles.

Je quitteray donc ce discours pour dire à Vostre Majesté, que ce Grand homme de Guerre & d'Estat, l'inuincible konespolski, ayant reconnu les soins, les peines, & le /IV/ long temps que i auois employé pour paruenir à la construction de cette Carte, eut ta bonté d'en informer tellement le feu Roy, que sa Majesté fut dans la resolution de in'honorer d'vne recompense considerable: mais la mort mit auec eux, mes esperances au tombeau.

En fin Vostre celebre renommée les a comme ressuscitées, en m'apprenant que vous n'autez pas moins d'amour, que ces Illustres deffunts, pour les Personnes de merite, & que vos liberalitez ne manquent iamais de reconnoistre les vtiles services qui vous sont rendus; ce qui m'a donné sujet de croire que Vostre Majeste estant en possession, non seulement de l'Ancien Domaine de Pologne: mais aussi de cette grande Province d'Ukranie, à l'acquisition de laquelle i'ay grandement contribué, que vous ferez passer iusqu' à l'effect, la bonne volonté, qu'auec Iustice le feu Roy Vostre Frere auoit conceuë pour moy, & que vous receuriez d'vn œil fauorable ce present que vous offre celuy qui ne respire que l'honneur de vos Commandemens, & le bien de se pouuoir dire à iamais,


SIRE,

De Vostre Majeste

Le tres-humble, tres-obeissant & tres-fidelle seruiteur,

Guillaume le Vasser, Sieur de BEAUPLAN.
















AVERTISSEMENT
aux Lecteurs.



Messievrs, Ie ne vous offre poinr vne Carte dressée sur la Relation, ou sur le recueil d autruy : mais que i'ay dressées suiuant les exactes mesures, que i ay prises en tous les endroits de la terre qu'elle vous represente; ce qui vous doit asseurer autant de sa iustesse, que de la verité de mon discours. Le peu de loisir que i ay eu dans les grands emplois ausquels i'estois occupé en la guerre de ces Pays là , m'a obligé d'employer pour le moins huit années à mettre cét ounrage en sa perfection, ny pouuant trauailler que par occasion.

Iouyssez donc dans vostre loisir, du fruit de mes trauauz en contemplant de vos Cabinets ce beau & rare pays, dont la plus grande partie a esté peuplée de mon temps, & des villes & forteresses duquel i'ay dressé les allignements, sçachcz moy gré des satisfactions que vostre loüable curiosité y reccura. /IV/








LE LIBRAIRE au Lecteur.


her Lecteur, Il y a dix ans que l'Autheur de ce Liure me fit Imprimer vne centaine d'Exemplaires , qui seulement furent presentez à fes amis , mais parce que beaucoup de personnes apres l'auoir veuë, ne l'ont trouué desagreable, ains au contraire en ont parlé fort auantageosement comme meritant vne seconde & plus ample Impression: I'ay creu que satisfaisant à leur particulière curiosité ie ne ferois point de tort au public si ie la faisois reimprimer ,& plus ample & plus correct; Ce qui m'a obligé de prier instamment l'Autheur d'iceluy que s'il auoit quelque autre traicté dont il se peut Ressouuenir, il me le voulust donner, Ce qu'il a fait tres volontiers , non toutesfois sans vn tres particulier desplaisir de n'auoir peu faire & s'acquitter de la promesse qui l'auoit faite, de la precedente Impression d'y adiouster la Carte generale de la Pologne : les figures tant des hommes, animaux brutes, que des plantes & autres choses rares que l'on voit & remarque en ces Pays, le moyen luy en ayant esté osté par la mort de son Graueur Guillaume Hondius, par qui il en auoit fait graver toutes les planches lesquelles le Roy de Pologne a retirées de la main de sa vefue, sans que depuis il en ait peu auoir aucune cognoissance, ce qui est cause que toutes les belles lumieres ont esté mises au tombeau, non sans grandement preiudicier le public qui en auroit receu vne extréme satisfaction. /1/















DESCRlPTION DE L'UKRANIE

& du fleuue de Boristhene, vulgairement appellé Niepper ou Dnieper, depuis Kiow iusqu'en la Mer où il se iette.



Kiow autrefois appellée Kisovie fust jadis vne des anciennes villes de l'Europe, commeles antiques vestiges le donnent encor à connoistre, à sçauoir la hauteur & largeur de ses Ramparts, la profondeur de ses Fossez, les ruines de ses Temples, les vieilles sepultures de plusieurs Rois qui s'y trouuent enfermez: de ses Temples il n'en est resté que deux pour memoire, qui sont saincte Sophie & S.Michel, car de tous les autres il ne s'en remarque que des ruines, comme de S. Basile duquel se voit encor des murailles de cinq à fix pieds de hauteur, auec des inscriptions Grecques de plus de 1400. ans, sur des Albastres, mais qui sont presque effacées à cause de leur antiquité: parmy les ruines de ces Temples on y descouvre les sepultures de plusieurs Princes de Russie.

Les Temples de saincte Sophie & de S.Michel ont esté rebastis à l'antique. Celuy de saincte Sophie à vne iolie face & d'vn bel aspect, de quel costé que l'on le considere: car l'on y voit les murailles rehaussées de plusieurs figures & histoires à la Mosayque, & ce trauail est fait de fort petites pierres de diuerses couleurs , resplendissantes comme du verte , lesquelles sont si bien adaptées, qu on ne sçautoit discerner si c'est peinture ou tapisserie: /2/ la voûte n'est faite que de pots de terre remplis & enduits de plastre de tous costez ; ce Temple contient les monumens de plusieurs Roys, & l'Archimandrite y fait sa demeure: le Temple de sainct Michel est appellé le toict d'or, d'autant qu'il est couuert de platines d'orées. On y monstre le corps de saincte Barbe, qu'on dit y auoir esté apporté pendant les guerres de Nicomedie.

Cette ville ancienne est assise en vne plaine sur le sommet d'vne montagne, qui commande d'vn costé toute la campagne,& de l'autre costé le Boristhene, lequel passe au pied de ceste montagne, entre laquelle & ledit fleuue est scituée la nouuelle Kiow, ville qui à present est assez mal peuplée, ne contenant pas plus de cinq à tix milles habitans, elle a viron de longueur le long du Boristhene quatre mille pas, & de large depuis le Boristhene iusques à la montagne trois mille pas, qui est fermée auec vn meschant fossé de vingt cinq pieds de large: elle est de forme triangulaire, & fermée d'vne muraille de bois, auec des tourelles de mesme est offe: son chasteau est scitué sut la croupe d'vne montagne,commandant à la ville basse, mais commandée par l'ancienne Kiow.

Les Catholiques Romains ont dans cette ville quatre Eglises: à sçauoir, la Cathedralle, celle des Dominicains dans le marché, les Bernardins sous la montagne, & depuis peu les Iesuites qui se sont logez entre les Bernardins & la riuiere: Les Grecs Russiens peuvent auoir enuiron dix Temples, qu'ils appellent Cerkuils, dont il y en a vn pres de la maison de Ville, où il y a Université où Académie qu'ils nomme Bracha Cerkuils, & vne autre bastie au pied du Chasteau, & s'appelle S. Nicoly, si ma memoire ne me trompe, le reste est en diuers quartiers de la ville dont il ne me souuient pas particulierement. /3/

Ceste ville n'a que trois belles ruës, toutes les autres n'estant ny droites, ny d'vne obliquité réglée , mais sinueuses en façon de labyrinthe, on l'a considere comme divisée en deux villes, dont l'vne est dite la ville de l'Euesque, laquelle contient l'Eglise Cathedralle: l'autre est appellée la Commune , où sont les trois autres Eglises restantes, Romaines & Grecques: elle est assez marchande pour le pays, & tout son trafic consiste en grains, fourreures, cire, miel, suif, poisson salé, &c. Elle a vn Euesque, vn Palatin, vn Castelan, vn Tarosta & vn Grod : quatre Iurisdictions, celle de l'Euesque, celle du Palatin, ou Tarosta, qui est tout un. La troisiéme du Woüyt, & la derniere celle des Escheuins ou Consuls.

Les maisons y sont basties à la façon de Moscouie, toutes de plein pied, assez basses, & rarement à plus d'vn estage : on s'y sert de chandelles faites d'esclats de bois, à si bon compte, que pour vn double on en a de reste à esclairer les plus longues nuicts de l'Hyuer: les cheminées se vendent au marché, ce qui donneroit suiet de rire aussi bien que leur façon d'apprester leurs viandes, leurs mariages & autres ceremonies dont nous parlerons cy apres, & cependant de là sont sortis ces genereux peuples, qui portent auiourd'huy le nom de Cosaques Zaporousky, esparts depuis tant d'années en diuers endroits sur le Boristhene, & és lieux circonuoisins, dont le nombre se monte bien encore à present à fix vingts milles hommes tous aguerris, & prests en moins de huit iours au moindre commandement qui leur est fait pour le seruice du Roy. Ce sont les peuples qui sonuent & presques tous les ans font des courtes sur le Pont Eu-/4/xin au grand dommage des Turcs: Ils ont souuentesfois pillé la Crimée qui est de la Tartarie, rauagé la Natolie, saccagé Trebisonde, & mesme couru iusques à l'emboucheure de la mer noire, à trois lieuës de Constantinople, où ils ont tout mis à feu & à sang, puis s'en sont retournez auec grande butin, & quelques esclaues, qui sont ordinairement de ieunes enfans, lesquels ils gardent pour leur seruice, ou bien en font des presens aux Seigneurs du pays : car ils ne gardent gueres de personnes aagées, si ce n'est qu'ils les estiment assez riches pour payer leur rançon & se rachepter : le nombre ne monte iamais à plus de six à dix milles hommes lors qu'ils font leurs courses , & trauersent miraculeusement la mer dans de meschans batteaux qu'ils font de leur s propres mains, & desquels ie descriray cy apres, & la forme & la construction.

Ayant parlé de la vaillance des Cosaques, il ne sera point hors de propos de dire quelles sont leurs mœurs & leurs exercices : vous sçaurez donc que parmy ces peuples en general, se rencontrent gens expers en tous les mestiers necessaires à la vie humaine: comme des Charpentiers , tant de maisons que de batteaux , Charons, Mareschaux, Armuriers, Tanneurs, Couroyeurs, Cordonniers, Tonneliers, Tailleurs,& c. [Les Arts que les Kosaques exercent.] Ils sont fort habilles à preparer le salpestre, dont il y a abondance en ces quartiers là, & font la pourdre à canon en perfection. Le sexe feminin est employé à filer du lin & de la laine, dont ils font des toilles & des estoffes pour leurs communs vsages: Tous sçauent bien cultiuer la terre, semer, moissonner, faire du pain, apprester des viandes de toutes sortes, brasser la biere, faire l'hydromel, breha, eau de y le, /5/ & c. Il n'y a aussi personne parmy eux de quelque aage, sexe, condition que ce puisse estre, qui ne tasche à l'emporter pardessus son compagnon en matiere de boire, & de faire carroux à qui mieux mieux , & il n'est point de Chrestiens qui entendent comme eux la methode de n'auoir point soucy du lendemain.

Au reste il est bien vray que tous en general sont capables de tous arts, quoy que pourtant les vns soient plus experts que les autres en de certaines professions, s'en rencontrent aussi qui ont vne connoissance plus vniuerselle que le commun: En vn mot ils sont tous assez spirituels, mais ils ne s'aprestent qu'à l'vtilité & au necessaire, principalement aux choses qui concernent la vie rustique.

La fertilité du terroir leur produit du grain en telle abondance, qu'ils ne sçauroient souuent qu'en faire: d'autant qu'ils n'ont pas riuieres nauigables qui se déchargent en la mer , excepté le Boristhene qui arreste la nauigation 50. lieuës au dessous de Kiou par le moyen de 13. sauts qu'on y trouue, le dernier desquels est distant du premier de sept grandes lieuës qui fait vne bonne iournée, comme cela se remarque en la Carte. & c'est ce qui leur empesche de transporter leurs grains en Constantinople, de là est venuë leur paresse, & qu'ils ne veulent point trauailler si ce n'est lors que la necessité les presse, & qu'ils n'ont dequoy achapter ce qui leur est de besoin, aimans mieux aller emprunter leurs commoditez chez les Turcs leurs bons voisins,que de se donner la peine d'en gaigner, &c. Il leur suffit pourueu qu'ils ayent dequoy manger & boire.

Ils sont Grecs de Religion appeliez en leurs langues /6/ Rus, ils ont en grande veneration les iours de festes, & les ieusnes ausquels ils employent 8. ou 9. mois de l'année , & qu'ils font consister en abstinence de chair: ils se rendent tellement opiniastres en cette formalité, qu'ils se persuadent que leur salut gist en la distinction des viandes : aussi en recompense ie ne croy pas qu'il y ait nation au monde semblable à la leur , pour ce qui concet ne la. liberté de boire: car ils ne sont pas si tost des ennyurez qu'ils ne reprennent aussi tost (comme l'on dit) du poil de la beste, toutesfois cela s'entend pendant le temps de loisir, car lors qu'ils sont en guerre, ou qu'ils minutent quelque entreprise, ils sont extrémement sobres, & n'ont rien de plus grossier que la robbe, ils sont fins & subtils, ingenieux & liberaux sans dessein, ny ambition de deuenir fort riches, mais ils aiment grâdement leur liberté sans laquelle ils ne voudroient viure, & c'est pour ce suiet qu'ils sont s'y enclins à la reuolte, & à se rebeller contre les Seigneurs du pays lors qu'ils s'en voyét gourmandez, de sorte qu'il se passe rarement 7. ou 8. années, sans qu'on les voye mutiner ou se sousleuer contr'eux, au reste ce sont gens de mauuaise foy, traistres, persides & ausquels il ne se faut fier que de bonne sorte , ils sont d'vne trempe fort robuste & endurans facilement le chaut & le froid, la faim & la soif, infatigables en la guerre, hardis, courageux, ou plustost temeraires, qui ne tiennent compte de leur vie: Là où ils tesmoignent plus d'adresse & de valeur, c'est à se battre dans le Tabord, [Tabords sont des chariots de qui les Kosaques se couure lors qu'ils chemine en raze campagne] & couuerts de chariots (car ils sont fort iustes à tirer des fusils qui sont leurs armes ordinaires,) & à deffendre des places, ils ne sont pas mauuais aussi à la Mer, mais à cheual ils ne sont pas aussi des meilleurs, il me sou-/7/uient d'auoir veu 200. caualiers Polonnois seulement, mettre en déroute 2000. de leurs meilleurs homes: il est bien vray que 100. de ces Cosaques, à l'abry de leurs tabords ne craignant point 1000. Polonnois, ny mesme milles Tartares : & s'ils estoient aussi vaillans à cheual qu'ils sont à pied, i'estime qu'ils seroient inuincibles : ils sont de belle taille, dispos & nerueux, ils aiment d'aller bien couuerts ce qu'ils font assez paroistre quand ils ont butiné chez leurs voisins: car autrement ils se couure de vestemens assez mediocres, ils iouyssent naturellement d'vne parfaite santé, & mesme sont assez exempts de cette maladie endemique, en tout la Pologne que les Medecins appellent Blica, à cause que tous les cheueux de tous ceux qui en sont attaquez, s'entortillent, & se meslent horriblement ensemble, les naturels du pays l'appellent Goschés : on en voit mourir fort peu de maladie si ce n'est dans vne extréme vieillesse: la pluspart mourans au lict d'honneur & se faisant tuer à la guerre.




[La Noblesse Russe.]


La Noblesse parmy eux dont il y en a fort petit nombre tient de la Polonnoise, & il semble qu'elle ait honte d'estre d'autre Religion que de la Romaine, à laquelle elle se rengent tous les iours, quoy que tous les grands, & tous ceux qui portent le nom de Princes suient issus de la Grecque.




[Ce qu'à quo y sont obligez les Paysans enuers leurs Maistres.]


Les Paysans y sont tout a fait miserables, obligez qu'ils sont de travailler 3. iours de la semaine, auec leurs chenaux & leurs bras, au seruice de leur Seigneur, & de luy payer selon les terres qu'ils tiennent, quantité de boisseaux de grain, force chappons, poulies, oysons, & poullets, à sçauoir aux termes de Pasques, de la Pentecoste, & de la natiuité, de plus de charier du bois 3 pour le /8/ seruice de leur dit Seigneur, &de faire milles autres coruées ausquelles ils ne deuroient estre suiets, sans l'argent contant qu'ils exigent d'eux, comme aussi la disme des moutons, des pourceaux, du miel, de tous les fruicts, & de trois en trois ans le troisiéme bœuf : Bref, ils sont contrains de donner à leurs maistres ce qu'il leur plaist demander, de sorte que ce n'est pas merueille si ces miserables n'amassent iamais rien , assubiettis qu'il sont à des conditions si dures: Mais c'est encor peu de chose, car leurs Seigneurs ont puissance absoluë,non seulemet sur leurs biens ; mais aussi sur leurs vies, tant est grande la liberté de la noblesse Polonnoise (qui viuent còme en vn Paradis, & les Payfans cóme s'ils estoient en vn Purgatoire,) de sorte que s'il arriue que ces pauures paysans, tombent asseruis en la main de meschans Seigneurs, ils sont en estat plus des plorable queles forçats des galleres: C'est cet esclauagc qui fait que beaucoup s'eschappent, & que les plus courageux d'enrr'eux fuyent vers le Zaporoüys, qui est le lieu de la retraite des Cosaques dans le Boristhene, & apres auoir passé quelque temps & fait vn voyage en Mer, ils sont reputez Cosaques Zaparousky & de semblables debandades leurs legions grossissent tousiours demesurément : Ce que la reuolte d'auiourd'huy tesmoigne auec assez d'euidcnce , ces Cosaques apres la deffaite des Polonnois s'estant bien sousleuez au nombre de deux cens milles,qui ayát tenu la campagne, se sont rendus maistres de plus de 120. lienës de pays de long, & 60. de large : Nous auions oublié de dire qu'en temps de paix , la chasse , & la pesche, estoient la plus ordinaire occupation de ces Cosaques, & c'est ce que nous auions à dire en general; & comme en passant des mœurs & des exercices de ses peuples. /9/


Or pour reprendre le fil de nostre discours, on tient qu'au temps que l'ancienne Kiow estoit en sa splendeur, le canal de la mer qui passe à Constantinople n'estoit point ouuert; & l'on a des conjectures, mesme i'oserois dire des preuues certaines que les planeures de l'autre riue du Boristhene, lesquelless estendent iusques à Moscouie estoient autresfois toutes submergées, & de cela font foy les ancres & les autres marques que l'on a trouué depuis peu d'années autour de Lofficza, sur la riuiere de la Sula. De plus, tontes les villes qui sont basties sur ces plaines paroissent de nouuelles fabriques, & basties depuis quelques centaines d'années. I'ay eu la curiosité de faire recherche des Histoires des Rus, afin d'y pouuoir apprendre quelque chose de l'antiquité de ces quartiers là, mais en vain: car ayant interrogé quelques vns de leurs plus sçauans, i'ay seulement appris que les grandes & continuelles guerres dont leur pays auoit este rauage de bout en bout n'auoit point espargné leurs Bibliotheques, lesquelles dés le commencement auoient passé par le feu: mais qu'ils se ressouuenoient comme par vne tradition ancienne que la mer couuroit iadis toutes ses plaines, comme nous auons dit, & que de cela il y pouuoit auoir 2000. ans, que mesme il y auoit viron 900. ans que l'ancienne Kiow auoit esté entierement ruinée horsmis ses deux Temples dont nous auons parlé cy deuant. On allegue de plus, encore vne raison bien forte pour prouuer que la mer s'estendoit iusqu'à Moscouie; c'est que toutes les ruines des vieux Chasteaux & des places antiques qui se trouuét en ces quartiers se voyent toutes en des lieux eminens & sur les plus hautes montagnes, & pas vne seule dans le plat pays: ce qui fait presumer qu'il /10/ estoit anciennement inondé ; adioustez à cecy qu'on a trouué dans quelques vnes de ces ruines des caues pleines d'vne certaine monnoye de cuiure, auec cette effigie;




Quoy qu'il en ait esté , Ie diray seulement que toute la plaine qui s'estend depuis le Boristhene iusques à Moscouie, voire mesme au delà, est vn pays fort bas & sablonneux, excepté la riue de la Sula vers le Nord, & celle de Worsko & Psczol, ainsi que cela se pourra mieux remarquer dans la carte: Vous noterez encorque le mouuement de ces riuieres est presque imperceptibla, & comme si ce n'estoit qu'vne eau dormante:& si vous ioignez toutes ces raisons auec le mouuement violent & rapide du canal de la mer noire, qui passant deuant Constantinople, court se descharger dans la mer blanche. Vous n'aurez pas beaucoup de difficulté à vous persuader que ces lieux ont esté autresfois submergez.

Poursuiuons la description de nostre Boristhene, & disons qu'à vne lieue au dessus de Kiow, & de l'autre costé la riuiere de Desna se iette dans le Boristhene, laquelle vient bien pres de la ville de Moscko, & a plus de cent lieuës de long.

Demie lieuë au dessous de Kiow se voit vne villace /11/ nommée Piecharré, dans laquelle est vn grand Cloistre, residence ordinaire du Metropolite ou Patriarche; sous la montagne voisine de ce Cloistre il y a quátité de grottes , en taçon de mines , qui sont remplies de force corps, conseruez là dedans depuis plus de 1500. ans, ressemblans aux Mumies d'Egypte. On tient que les premiers Hermites Chrestiens s'estoient fabriquez ces lieux sous terrains pour y seruir Dieu en cachette, & viuoient pais:blement dans ces cauernes, lors de la persecution des Payens. On y monstre vn certain sainct lean qui se remarque tout entier iusques en la ceinture, où il est enfouy dans la terre. Les Religieux de ce lieu me conterent que ledit sainct Iean sentant approcher l'heure de sa mort, prepara luy mesme sa fosse, non pas de long comme la façon ordinaire , mais de profondeur; son temps donc estant venu auquel il s'estoit de longue main disposé, ayant dit adieu à ses freres, se mit luy mesme dans la terre: mais par la permission diuine il n'y peut entrer que iusqu'au milieu du corps, quoy qu'au reste le trou fust assez profond. Il s'y voit aussi vne certaine Heleine qu'ils onten grande veneration, & vne chaine de fer, dont ils disent que le diable battoit sainct Anthoine, & qu'elle a la vertu de chasser les malins esprits des corps de ceux qui sont attachez d'icelle. Il y a aussi trois testes d'hómes dans des plats dont tous les iours distille de l'huile tres souueraine pour la guerison de certaines maladies. En ces lieux reposent encore les corps de plusieurs notables personnages, entr'autres ceux des douze Massons qoiont basty l'Eglise, & conseruent cela comme autant de precieufes reliques pour les faire voir aux curieux , comme il m'eu arriué souuentes fois, ayant eu vne fois mò quar-/12/tier d'hyuer à Kiow où i'eus le loistr d'en apprendre les particularitez. Pour moy ie ne trouue point (comme i'ay desia dit) de notable difference entre ces corps & la Mumie d'Egypte, excepté que leur chair n'est ny si noire ny si dure, & ie croy que ce qui les conserue si long temps incorruptibles est la nature de ces grottes ou mines, lesquelles sont d'vn sable en quelque façó pierreux, & qui en Hyuer sont chaudes & seches, comme froides & seches en Esté sans humidité quelconque. Il y a en ce Cloistre beaucoup de Moines, & où le Patriarche de toute la Russie (lequel cóme nous auons dit) fait sa demeure dans ce lieu, & ne releue que de celuy de Constantinople ; deuant ce Cloistre il y en a aussi vn autre où viuent plusieurs Nonnains, iusques au nombre de cent, lesquelles travaillent de l'esguille, & font sur des mouchoirs de parade plusieurs beaux courages pour vendre à ceux qui les viennent voir & visiter; elles ont la liberté de sortir quand elles veulent , & leur promenade ordinaire est à Kiow, qui est eslogné de leur Cloistre de demie lieuë; elles sont toutes vestues de noir, & ne vont que deux à deux, à la mode de la pluspart des Moynes Catholiques. Il me souuient d'auoir veu parmy ces Religieuses d'aussi beaux visages qu'il y en ait en toute la Poïongne.

Entre Kiow & Piecharré sur la montagne qui regarde la riuiere, il y a vn. Conuent de Moines Russiens, lequel est en vn fort bel aspest, & s'appelle sainct Nicoly : ces Moines ne mangent que du poisson, mais sont libres de sortir quand il leur plaist pour chercher des diuertissemens, & faire des visites.

Dans vn fond au dessous de Piecharré est bastie vne villace qu'ils appei'ent Tripoly. /13/

Plus bas se voit Stayky sur la crouppe d'vne montagne, cette ville est ancienne, & on y trouue vn bac pour le passage de la riuiere. Apres suit Richow , qui est située pareillement sur vne montagne: ce lieu est important, & meriteroit d'estre fortifié, pour y estre le passage de la riuiere tres facile.

Plus bas suit Tretemirof Cloistre des Roux, assis parmy des precipices enuironnez de roches inaccessible: C'est en ce lieu que les Cosaques retirent ce qu ils ont de plus precieux, il y a aussi vn bac à passer la riuiere.

A vne lieuë de là, de l'autre costé vous rencontrez Pereaslaw, ville qui paroist n'estre pas tant ancienne, parce qu'elle est située en lieu bas, mais aussi vne des plus considerables pour son assiette, naturellement forte, & l'on pourroit facilement bastir vne citadelle tres aduantageuse, & qui seruiroit d'Arsenae contre les Mofcouites & Cosaques , cette ville peut auoir 6000. feux , les Cosaques y ont vn regiment.

Plus bas du costé de la Russie est Kaniow ville & Chasteau fort ancienne, & où il y a tousiours pour garnison vn regiment de Cosaques, il y a aussi vn bac pour le passage de la riuiere.

De l'autre costé au dessous se voyent Bobunnska, puis en suite Domontow places peu considerables.

Plus bas & encor du costé de la Russie est assise Cirkacze ville tres ancienne, & en belle assiette & facile à fortifier, ie l'ay veuë en sa splendeur, & comme le centre de toutes les retraites des Cosaques, le general mesme y faisant la residence : Mais nous la bruslasmes l'an 1637. le 18. de Decembre deux iours apres que nous eusmes gagné vne bataille contre lesdits Cosaques, pendant que /14/ nous leur faisions la guerre, ils y entre tenoient aussi vn regiment de Cosaques : il y a aussi vn bac pour passer la riuiere.

Au dessous se trouue Borowiché, Bougin, Woronowka & de l'autre costé , Czerehin d'Ambrowa viron vn quart de lieuë , comme aussi Krilow, mais du costé de Russie assise sur la riuiere de Ytazemien à vne lieuë du Boristhene.

Plus bas, mais du costé de Moscouie se voit Kremierczow, il y a là vne masure antique ruinée ou ie traçay vn Chasteau l'an 1635. ce lieu est fort beau & commode, pour habitation ; aussi c'est la derniere ville, car plus bas au delà c'est tout pays desert.

Vne lieuë au dessous est l'emboucheure du Pseczol riuiere tres poissonneuse, plus bas du costé de la Russie, est vne petite riuiere qu'ils nomment Omelnik laquelle se iette dans le Boristhene, & qui est tres abondante en escreuisses; Au dessous du mesme costé se voit vne autre petite riuiere , appelle Drug Omielnik qui comme l'autre est toute remplie d'escreuisses, à son opposite est Worsko assez grande riuiere, & fort poissonneuse, laquelle se va rendre dans le Nieper, comme aussi du mesme costé celle d'Orel encor plus poissonneuse que les precedentes: C'est à l'emboucheure de ceste riuiere que i'ay veu tirer plus de deux mille poissons d'vn seul coup de filet, dont le moindre estoit d'vn pied de longueur.

De l'autre costé qui eu celuy de la Russie se trouuent plusieurs Lacs tellement poissonneux que la quantité infinie des poissons, qui meurent trop pressez dás cette eau trop dormante , cause vne putrefaction extréme, dont l'eau mesme se ressent, ils appellent ces lieux Zamokam: /15/ autour desquels i'ay veu des cerisiers nains de deux pieds & demy de hauteur ou enuiron lesquels portent des cerises fort douces, grosses comme des prunes, mais qui ne l'ont ea leur maturité qu'au commencement du mois d'Aoust, il se voit de petites forests toutes entieres de ces petits cerisiers fort espais , & quelquesfois de plus de demie lieuë de long, mais qui n'ont que deux à trois cens pas de large, il faut aduoüer que c'est vne veuë agreable en cette saison , que celle de ces petits boscages de cerisiers, dont il y a vn assez grand nombre dans les campagnes, & plus ordinairement dans les fonds des vallées: Il s'y trouue aussi force amandiers nains, mais qui ne sont que sauuageons, & dont le fruict est fort amer, & puis il ne s'en rencontre pas en si grand nombres qu'ils puissent composer vn petit bois comme ces cerisiers ont le fruict est aussi bon que si on l'auoit cultiué : il faut pourtant que ie confesse , que ma curiosité m'ayant porté, à faire transplanter de ces cerisiers & amandiers a Bar , lieu de ma residence ordinaire, les fruicts en sont deuenus plus gros & plus sauoureux, mais aussi l'arbre profitant d'auantagc, ne se contenoit pas dans sa petitesse naturelle. Au dessus de ces lieux, se voit vne petite riuiere qui s'appelle Demokant, pleine d'escreuisses qui ont plus de neuf poulces de long , on y cueille aussi des noix d'eau qui ont la forme de chaussetrapes tres Bonnes à manger estant boüillies.

Descendant plus bas vous rencontrez Romanow qui est vne grande Motte ou les Cosaques se donnent quelquesfois des rendez-vous pour tenir Conseil, & assembler leurs trouppes. Ce lieu seroit tres-beau & commode pour y bastir vne ville./16/

On trouue plus bas vne Isle de demie lieuë & de 150. pas de large, laquelle au Printemps est inondée, on l'appelle aussi Romanow, & là abordent force pescheurs, qui viennent de Kiow & d'autres lieux : A la queue de cette Isle la riuiere à toute son estenduë, sans estre interrompue & couppéc en son cours, par diuerses Isles. C'est pourquoy les Tartares osent la passer là, & ne craignent point les embuscades particulieremét au dessus de l'Isle,

Plus bas du costé de la Russie se voit vn lieu appelle Tarensky Rog, qui est vn des beaux endroits que i'aye iamais veu pour habiter , & des plus importans pour la construction d'vn Chasteau , lequel brideroit la riuiere, car là elle a encor toute son estenduë, & n'a pas plus de 200. pas de large, & mesouuient auoir tiré vn coup de carrabine, d'vne riue en l'autre ; le bord opposite est vn peu plus releué, & se nommee Soko gura, on peut io indre à la commodité de ce lieu, qui est tout enuironné de canaux abondans en poissons, & qui passent aussi parmy les Isles.

Il y a au dessous, l'Isle du Monastere laquelle est toute de roche & fort haute, allant tout autour en precipices de plus de 25. à 30. pieds , horsmis du costé de la teste ou elle est plus basse: & cela est cause qu'elle n'est iamais inondée: il y a eu autrefois vn Monastere qui luy donne le nom, mais dont il ne paroist à present aucunes vestiges; Si cette Isle n'estoit commandée de la terre ferme, il y feroit fort beau habiter; elle peut auoir 1000. pas de long 8 o, ou 100. de large, il s'y trouue force couleuure & autres serpens.

Suit après Konesky, Ostro, qui a presque ¾ de lieuë de long & vn ¼ de large vers la teste, elle est pleine de bois /17/ & de marests & inondez au Printemps: il y a en ceste Isle quantité de pescheurs, lesquels faute de sel conseruent le poisson auec la cendre & en sechent aussi grands nombres: ils font leur pesche dans la riuiere de Samar, qui de l'autre costé tombe dans le Nieper, au droit de la teste de Konesky Ostro: Cette riuiere de Samar,est fort considerable auec ses enuirons, non seulement pour l'abondance du poisson, mais aussi pour la cire , miel, la venaison & les bois àbastir, dont elle est plus riche, qu'aucune: & c'est delà qu'on a tiré tout le bois qui a se rui à la cóstrustion du Kudac, dont nous allons parler : Cette riuiere à son mouuement fort lent, à raison de ses sinuositez, les Cosaques l'appellent la riuiere sainte, peut estre, à cause de son heureuse abondance, i'y ay veu pescher au Printemps des harents & des esturgeons: car en autre saison il ne s'y en trouue point.

Au dessous de l'extremité de Konesky Ostro, il y a Kniazow Ostro, petite Isle toute de roche, viron de 5. à 600. pas de long & 100. de large, exempte d'inondation, comme aussi Kozacky Ostro au dessous, pareillement toute de roche sans bois mais pleine de serpens.

A la portée du Canon plus bas est le Kudak qui est le premier Poro, c'est à dire, vne chaine de roches qui s'estend tout au trauers de la riuiere pour empescher la nauigation, il y a vn chasteau que ie fis commencer en Iuillet 1635. mais au mois d'Aoust suiuant a près mon depart, vn certain Soliman general de quelques Cosaques rebelles, [Ce Colonel Marion estoit François.] retournant de la Mer, & voyant que ce chasteau l'empeschoit de rentrer dans le pays, ille surprist, & tailla en pieces la garnison qui pouuoit estre de 200. hómes sous la charge du Colonel Marion : puis ledit Soliman /18/ s'en retourna auec les Cosaques au Zaporoüy, apres auoir pris & pillé ce fort: dont pourtant ils ne demeurerent pas long temps les maistres : car ils furent assiegez & pris par les autres Cosaques sidelles, par le commandement du grand Konicspolsky Castelan Cracosky, finalement ce general des rebelles fustmesme pris auec tous les siens, & mené à Warsouie où il fust escartelé , les Polonnois negligerent depuis ce Chasteau, ce qui rendit les Cosaques arrogans, & leur ouurit le chemin à la reuolte qui arriua en l'an 1637. là où nous les rencontrasmes bien 18000. en Tabort à Komaiky, le 16. de Decembre la mesme année viron à midy & bien que nostre armée ne fust que de 4000. combattans, nous ne laissames pas de les attaquer & les deffaire, le combat dura iusques à la minuict & demeura de leur costé pres de 6000. hommes sur la place, & cinq pieces de canon, le reste qui nous laissa le champ de bataille, se sauua à la feueur de la nuict, qui estoit alors fort obscure, nous perdismes enuiron 100. des nostres & y eusmes 1000. de blessez , & entr'autres beaucoup de Chefs, Monsieur de Morueil Gentilhomme François, qui estoit Lieutenant Colonel y perdit la vie & son Enseigne, Monsieur le Capitaine Iuskesky y fust aussi tué, & le Lieutenant de Monsieur la Crotade, il y demeura aussi plusieurs autres Estrangers. Depuis cette deffaite, la guerre des Cosaques dura iusques en Octobre de l'année fuiuante, & apres la paix: Ce grand & genereux Koniespolsky s'en alla en personne au Kudak auec 4000. hommes où il demeura tant que le fort fust en deffence, ce qui fust fait en l'espace d'vn mois ou enuiron cependant ce Generals'en alla emmenant auec luy 2000. hommes, & me commanda de faire reueuë auec quelques troup-/19/pes & canons, iusques au dernier des Poroüys, car il me commanda au retour de remonter la riuiere dans leurs canots auec Monseigneur Ostrorok grand Chambelan, ce qui me donna occasion de voir les cheutes de treize sauts, & en desseigner la carte telle que vous la veyez. Ot en ces quartiers cent hommes voire mille ny vont pas auec trop d'asseurance, mesme les armées n'y doiuent marcher qu'en bonne ordonnance, car ces campagnes sont le seiour des Tartares, lesquels n'ayant point de lieu arresté ne font que rauder, tantost cy tantost là, dans ces grandes & vastes plaines, & ne vont pas moins que de cinq à six mil, voire quelquesfois dix mil ensemble: Nous reseruons à descrire ailleurs leurs mœurs , & comme ils se gouuernent à faire la guerre; ie diray seulement icy que i'ay veu & visité tous les treize sauts & passé toutes ces cheutes dans vn seul canot en montant la riuiere, ce qui semble d'abord vne chose impossible, se trouuant de ces cheutes que nous auons franchies de 7. à 8. pieds de hauteur, iugez s'il estoit là necessaite de bien ioüer de l'auiron. Parmy ces Cosaques, nul ne peut estre receu Cosaque, s'il ne monte tous les Poroüys, de forte qu'à leur mode ie puis bien estre Cosaque, & c'est là la gloire que i'ay acquise en ce voyage.

Pour vous definir ce que c'est propremét que Poroüy, ie vous diray que c'est vn mot Russien qui signifie pierre de Roche, ces Poroüys est cóme vne chaine de ces pierres estenduës tout au trauers de la riuiere dót il y en a quelques vnes sous l'eau, d'autres à fleur d'eau, d'autres aussi hors de l'eau de plus de 8 . à 10.pieds, & sont grosses cóme des maisons & fort proches les vnes des autres, de façon que cela estfait, cóme vnedigue ou chaussée qui arreste le /20/ cours de la riuiere, laquelle puis apres tombe de la hauteur de 5 à 6. pieds en quelques endroits & en d'autres de 6. à 7. & c. selon que le Boristhene est enslé: car au Printemps lors que les neiges fondent, tous les Porouys sont couuerts d'eau excepté le septiéme qui s'appelle Nienastites, & qui seul empesche la nauigation en cette saison: en Esté & en Automne lors que les eaux sont fort basses, les sauts sont quelquesfois de 10. à 15. pieds, & de ces 13, sauts il n'y a qu'entre Budilou, qui est le 10. & Tawolzane qui est l'onzième ou les Tartares puissent passer la riuiere au nage à causedes riues qui sont d'vn tres facile accez depuis le premier Porouy iusques au dernier, ie n'ay remarqué que deux Isles qui ne soient point submergées. La premiere est au trauers du quatriéme saut appellé Strelczi, laquclle est toute de roche haute detrente pieds, & faite en precipices tout autour, elle est enuiron de 500. pas de long & de 70. ou 80. de large, ie ne sçay si elle a quelques eaux au dedans, car personne n'en aborde que les oyseaux, au reste tout le tour de ceste Isle est fort ombragée de vigne sauuage, la seconde est beaucoup plus grande, & à bien pres de 2000. pas de long & 150. de Iarge, aussi toute de roches, mais non tant de precipices que la precedente, ce lieu est fort de nature, & beau pour habiter, il croist en cette Isle, force Tauala qui est vn bois rouge dur comme buits, & quia la vertu de faire vriner les cheuaux, cette Isle s'appelle Tawolzany , qui est le nom de l'onziéme faut comme nous auons desia dit, le 13. Porouy s'appelle Wolny, & à vn lieu tres commode soit pour y bastir vne ville ou chasteau.

Avne portée de canon au dessus se voit vn Islet de Roches que les Cosaques appellent Kaczawankze , qui /21/ vaut autant à dire que bouillir du millet, comme s'ils vouloient pat là exprimer la ioye qu'ils ont d'auoir descendu les Porouys sans peril, & en celebrent vn festin en cette petite Isle, & faut sçauoir que c'est auec du millet, qu'ils se regalent en ces voyages.

Plus bas que Kaczawanicze, & iufques à Kuczkosow, il y a de beaux lieux pour habiter, ce Kuczkosow est vne petite riuiere qui du costé de la Tartarie tombe dans le Nieper ou Boristhene, & de laquelle on donne le nom à vne langue de terre enfermée par ledit Boristhene, & enuironnée de deux précipices inaccessibles, comme cela se voit en la carte, qu'on ne peut aborder que d'vn costé de la campagne, par vn endroit d'enuiron de deux mille pas, & en lieu assez bas, il n'y auroit que ce lieu à enfermer pour auoir vne belle & forte ville, il est vray que la terre n'estant plane, elle fait vne forme de circonference, qui fait que les nues de la Tartarie y commandent ces lieux, comme aussi ces lieux commandent les riues de Tartarie, ces lieux sont fort esleuez la riuiere y est entiere & n'est point embarrassée, & est fort estroite particulierement au Midy ce que vous trouucrez marqué en la carte par des points, ce sont là les endroits que i'y ay remarquez les plus serrez, i'ay veu des Polonnois tirer de l'arc d'vne nue à l'autre, & la flesche tomber plus de cent pas de l'autre costé: c'est là le plus grand & commode passage qu'ayent les Tartares, tant qu'en ce lieu, le canal ne peut pas auoir plus de 150. pas,que les riues y sont fort accessibles, & le pais découuert, où ils ne redoutent point les embuscades, ce passage se nomme aussi Kuczkosow, demie lieuë plusbas commence la teste de la Chortizca, mais n'ayant point passé plus auant de ce costé là , ie ne /22/ vous en diray que ce que i'en ay peu apprendre par la relation d'autruy,ce que ie ne baille point à cause de cela pour argent comptant: on dit donc quecette Isle est fort considerable pour estre fort haute & esleuée, & presque ceinte de precipices, & par consequent sans grandes aduenuës, elle a bien deux lieuës de longueur, & demie lieuë de largeur, principalement vers la teste, car elle va en estrecissant & baissant vers l'Occident, elle n'est point suiette aux inondations, elle à force chesnes, & seroit vn fort beau lieu pour y faire habitation , qui seruiroit de sentinelle à l'encontre des Tartares, au dessous de cette Isle la riuiere s'en va fort en eslargissant.

Plus bas se trouue Wielsky Ostro, Isle longue de deux lieües & toute rase, elle n'est pas de grande importance, d'autant qu'au Printemps elle est inondée, excepté vers le milieu où il reste vne place à sec viron de 1500. ou 2000. pas de diamettre, le trauers de cette Isle du costé de Tartarie sort vne riuiere qui entre dans le Nieper, qui se nomme Konsekawoda qui est fort rapide & fait vn canal à part & se maintient iusques à deux lieuës au dessous de l'Isle de Tawan, le long du riuage de Tartarie, tantost elle sort de la riuiere puis y entre de nouueau laissant de grands bancs de sable entre son lict & le Nieper.

Tomahowka est vne Isle de ⅓ de lieuë de diamettre ou enuiron , presque ronde fort haute & esleuée en forme de demy globe toute couuerte de bois, lors que l'on est au sommet l'on descouure tout le Nieper depuis Chortika iusques à Tawan: cette Isle est fort iolie : ie n'ay peu apprendre cóme sont ses riues seulement, elle est assise plus pres de Russie que de Tartarie Ckemislky auoit choisi ce lieu pour sa retraite, lors qu'il est oit menacé d'estre assie-/23/gé, & c'est en ce lieu où ils commencerent à s'assembler lors qu'ils se sousleuerent en campagne en May 1648. & gagnerent cette bataille, le 26. de May pres de Korsum.

Vn peu au dessous de la riuiere de Czertomelik se trouue viron au milieu du Niepcr vne Isle assez grande où il y a vne ruine, cette Isle est enuironnée de plus de dix milles autres Isles & Islets de long & de trauers, & dont la situation est entierement irreguliere, inégale & confuse, car les vnes sont seches, les autres sont marescageuses: de plus sont toutes couuertes de roseaux gros comme picques, qui empeschent qu'on ne peut voit les canaux qui les separent, &c'est dans la confusion de ces lieux que les Cosaques font leur retraite qu'ils appellent leurs Skarbniza Woyskowa, c'est à dire, le tresor de l'armée: toutes ces Isles sont inondées au Printemps, & seulement le lieu, ou la ruine est assise demeure à sec, la riuiere à bien vne lieuë de largeur d'vne riue à l'autre; c'est en'ces lieux ou toutes les forces du Turc ne pourroient rien faire, il s'y est perdu beaucoup de galeres des Turcs, qui poursuiuoient les Cosaques lors qu'ils retournent de la Mer noire, & s'estant engagez dans ces labyrinthes ils n'ont peu retrouuer le chemin , & les Cosaques auec leurs canots leur ont ioüé beau ieu en les canardant au trauers des roseaux, depuis ce temps là les galeres ne mótent point plus hauts que 4. ou 5. lieuës, l'on tient quedans le Skobnicza Woyskowa, qu'il y a force pieces d'artillerie, que les Cosaques ont cachées dans ces canaux, & nul des Polonnois ne peut sçauoir ou c'est: Car outre qu ils ne vont point en ces lieux là, les Cosaques qui sont secrets ne leurs vont point reueler, & aussi il y a peu de Cosaques qui le sçauent , toute l'artillerie qu'ils gagnent /24/ sur le Turc ils la mettent tout à font, leur argent mesmey est caché & n'en prennent que lors qu'ils en ont besoin, chaque Cosaque à sa cache particuliere: car apres auoir butiné chez le Turc ils font leurs partages, apres leur retour en ces lieux puis vu chacun cache son petit fait sous l'eau, comme dit est, c'est à dire, choses qui ne peuuent perir en l'eau.

[Cholna c'est vn canot ou basteau dont il vont à la mer.] C'est en ces lieux où ils font leur cholna, c'est à diré, basteau pour passer la Mer qui sont longues viron de 60. pieds, & larges de 10. ou 12. & profonds de 8. auec deux gouuernaux, comme il se verra cy apres par leur representation.

Kair est vue longue Isle de 5. à 6. lieux toute platte, & couuerte en partie de roseaux & en partie de saulx, quand le canal courtdu costé de Russie l'Isle est plus large du costé de Tartarie, la bande du Oüest n'est iamais submergée Wielesky Woda , c'est à dire, la grande eau qui est le trauers de Skoroukæ, ou la riuiere à peu d'Isles & au milieu de la riuiere relie vn lieu vague uns Isles.

Nosokowka est vne Isle lógue qui a plus de deux lieuës sans bois & est submergée au Printemps, les Tartares partent du trauers de cette Isle comme aussi au trauers de Kair Kosmaka est seulement de ½ lieuës, entre cette Isle & la Russie est vn canal qui s'appelle Kosmaka, par lequel les Cosaques se desrobent lors qu'ils vót en Mer, de peur d'estre descouuerts par la garde qui est ancienne ruine du Chasteau d'Aslan Korodicke pour le destroit de de Tawau, car en ce lieu le Turc fait tousiours la garde.

Tawan est vn destroit & grand passage des Tartares à cause que la riuiere va tout ensemble & n'a pas plus de 500. pas de large, le costé de la Russie est fort haut & en /25/ precipice, mais l'autre riue est basse qui est l'Isle de Tawan, sans estre inondée & est vn lieu bien propre pour vn fort, à brider les Cosaques & les empescher d'aller eu Mer, la riuiere va tout ensemble, c'est à dire, ne fait qu'vn canal iusques à deux lieuës au dessous puis commence à s'ouurir, & faire des Isles &: canaux de nouueau.

L'Isle de Tawan est longucde 2. lieuë ½ viron ⅓ de large le canal qui est entre la dite Isle & la Tartarie est Kanskawoda dont nous auons parlé: quand la riuiere n'est point enflée elle est gayable, il y a bien la moitié de l'Isle qui s'inonde, qui est de la Bende du Oüest.

L'Isle Kosaky est longue viroa d'vne ½ lieuë, mais submergée.

L'Isle Burhanka à aussi viron ½ lieuë est submergée aussi, mais c'est vn partage des Tartares, en ce lieu il y a 3. canaux à passer; à sçauoir, le Konskawoda & deux fois le Dnieper, & pas vn de ces canaux n'est gayable.

Depuis Kuczkasow iusques à Orzakow, il y a cinq passages ou les Tartares peuuent passer, le 1. Kuczkasow, & le 2. est Nosowka , ce passage est fort incommode ayant bien ¾ lieuës de longueur & pleine d'Isles & de roseaux, qui sont faschcux à trauerser auec plusieurs canaux , & puis mesme les Tartares craignent les Cosaques qui ne sont pas ordinairement esloignez de ces lieux, & qui ne leur dressent quelques embuscades.

Le 3. & meilleur est Tawan d'autant qu'il est plus commode tant pour n'estre qu'à vne iournée du Crime , que aussi il est plus facile à passer n'ayant que deux canaux, le premier Konskawoda qui est ordinairement gayable en ce lieu, puis le Dnieper qu'il faut passer à nage qui n'est pas beaucoup large, neantmoins il peut bien auoir 5. à 600. pas. /26/

Le 4. passage est Burhanka, mais moins bon que le precedent, il y a trois canaux à trauerser qui sont fort larges, à sçauoir Konskawoda & deux fois le Dnieper , & tous trois non gayables.

Le 5. & dernier est Oczacow qui est l'emboucheure du Dnieper, large d'vne bonne lieuë Françoise, les Tartares le passent ainsi, ils ont des basteaux assez plats ausquels ils mettent des perches de trauers, où ils attachent leurs cheuaux derangs, l'vn pres de l'autre, & tant d'vn costé que de l'autre afin de faire la balance esgale : puis mettent leurs bagages dans le basteau : pour lors font nager le basteau, les cheuaux attachés suiuent ainsi, & traucrsent doucement l'emboucheure, les cheuaux veritablement sont hors d'halcine, maisestans attachez court à la perche qui les soustient & le basteau allant ainsi doucement ils passent facilement, cela s'entend de beau temps & de calme : Les Turcs de mon temps passerent en ceste façon leur caualerie qui estoit de quarante mil cheuaux, lors que le grand Seigneur enuoy a assieger Ozow ou bien Azak qui est vne ville sur le Don que les Cosaques de Moscouie auoient prise l'an precedent sur les Turcs l'an 1642. & l'emporta.

A trois lieuës au dessus Douczakow est l'emboucheure du Bog ou se trouuc vne Isle en forme de triangle viron de ½ lieuë de long le trauers de Semenwiruk.

Au dessus de Semenwiruk, il y a sur le Bog Winaradnakricza qui est vne fontaine sur vn precipice, lieu beau & propre à habiter , tant pour le bois qui est à commodité que pour les moulins qui s'y pourroient faire; André Ostro est vne Isle qui peut auoir vne lieuë de long & ¼ de large pleine de bois, Piczané Brod est fort /27/ gayable, la riuiere n'y est profonde que de 3. pieds & estroite, & les riues y sont de fort facile accez, de sorte que l'on y pourroit passer de grosse artillerie , au dessous de ce lieu la riuiere est nauigable, & au dessus est gayable en beaucoup d'endroits comme cela se peut remarquer en la carte.

Krzeminczow est vne Isle longue viron de 1500. pas & large de 1000. & haute de 20. à 25. pieds du costé du Nord en precipice, & du costé du Midy basse, le bois à bastir n'en est que ½ lieuës loin du costé d'Oczakow, au Nord de ladite Isle il y a vn lieu en terre ferme assez beau pour faire vn fort ou chasteau, enuironné de valons qui sont en forme de precipices, Oucze Sauram ou Konespol Nowe est la derniere habitation que les Polonnois ont du costé de Oczakow, laquelle i'ay fondée l'an 1634. & 1635. i'y fis bastir vn quarré royal, il se pouuoit faire eu ce lieu vn bel Arsenal contre le Turc.

Retournons à Oczakow & disons que c'est vne ville appartenant au Turc qui est sur l'emboucheure du Nieper qui s'appelle en Turc Dziancrimenda , ceste ville est la retraite des galeres qui gardent l'emboucheure du Boristhene, pour empescher que les Cosaques ne courent en la Mer noire, il n'y a point de port seulement bon ancreage, sous le Chasteau il y a deux villes qui sont situées, sur vn pendant d'vn costé , & de l'autre des precipices & bien couuerts depuis le Sudoüest iusques au Nord Nordoüest: les murailles du Chasteau peuuent estre hautes de 25. pieds, mais celle de la ville sont de beaucoup plus basses, il peutauoir en cette ville viron 2000. habitans, il y a au Sud de ces villes vn autre petit Chasteau en façon de platte forme ou sont placées quelques pieces d'artillerie, /28/ pour tirer le trauers de la riuiere à l'autre bord du Borïsthene (qui a bien vne lieuë de bouche) où il y a vne tour ou les Turcs font garde, pour descouurir de loin les Cosaques en la Mer, & par là d'en pouuoir donner le signal aux galeres, mais les Cosaques se mocquent de cela: car ils peuuent parter & repasser sans estreapperceus par le moyen que ie diray cy apres.

Viron vne lieuë Doczakow vers le Sudest, il se trouue vn bon port qui s'appelle Berezan, il a bien 2000. pas de bouche, l'on ne peut passer qu'en basteau, il est assez profond pour des galeres, qui y peuuent monter à deux lieuës de la riuiere qui fait ce port, & la riuiere s'appelle Anczakrick.

Iezero, c'est à dire, lac Teligol est long de 8. lieuës, d'vn, 1/7 à 1/8 de lieuë de large, il se trouue vne digue naturelle sur le bord de la Mer, qui empesche que la Mer & le lac ne se communiquent, il abonde tellement en poissons que l'eau en est puante, pour n'auoir cours ny sortie.

Le Iezero Kuialik n'est pas plus pres de la Mer que de 2000. pas, & foisonne en poisson , comme le precedent, l'on va auec des Carauanes en ses deux lacs plus de 50. lieuës loin pour la pesche, il s'y trouue des carpes & brochets de telle grandeur que c'est chose estonnante.

Bielegrod est assise à vne lieuë de la Mer sur le fleuue du Niestre, que le Turc appelle à Kierman cette ville est aussi sous l'obeyssance du Turc.

Kilia est aussi vne ville Turquesque, qui est murée entierement auec la contrescarpe , le Chasteau est assis au dessus de la ville sur la riuiere du Danube à vne lieuë loin de son emboucheure, à l'autre riue son opposite est la vieille Kilia ou se voyent encor quelques ruines./29/

Budziak est entre Bielegrod & Kilia, qui est vne plaine viron de 12. lieuës de distance , & large de 5. à 6. lieuës où se retirent & refugent les Tartares mutins, qui ne reconnoissent ny Cham, ny le Turc, il y peut bien auoir 80. ou 90. villages , ce sont di-ie de ces libertins de Tartares qui courent iournellement dans les campagnes desertes pour butiner des Chrestiens & les vendre aux galeres, car ils ne viuent que de rapine comme les oyseaux de proyc, ils entrent quelquefois dans l'Ocranie & Podolie: mais ils n'y restent gueres & sont contrains de faire prompte retraite, d'autant qu'ils ne sont pas plus de 4. à 5000. Tartares, mais ils sont continuellement sur les confins &dans les campagnes desertes, leurs villages sont tous ambulatoires, & leurs maisons sont basties sur deux roues comme celles des Bergers en France: car quand ils ont mangé l'herbe d'vn valon ils leuent le camp & s'en vont ailleurs, comme ie descriray à la fin.

Tendra est vne Isle à quatre lieuës de l'emboucheure du Dnieper, viron de 3. ou 4. lieües de long, mais raze auecquelques brousailles, l'eau douce s'y trouue fort bonne, il y a bon ancrage tout autour.

A deux lieües de l'emboucheure du Danube est vne Isle basse viron deux lieües de tour ou se trouue aussi de l'eau douce, elle est appellée par les Tutes Illanada, c'est à dire, l'Isle des serpens.

Smil est vne ville Turquesque, qui n'est point murée; vne lieüe au dessus de Smil est le lieu où Oseman grand Seigneur des Turcs fit dresser vn Pont l'an 1620. lors qu'il vint en Podolie auec 600. mil hómes combattans, c'est à vne portée de canon de sous Oblizicza, sans faire aucune chose que d'emporter vn meschant chasteau qui se nomme Kosin, qui est sur la riuiere du Nietre dans la Wala-/30/chie, encor les Polonnois ne le rendirent que par traité qu'ils firent auec le Turc à condition qu'il s'en retourneroit à Constantinople, ce qu'il fit après auoir perdu plus de 80000. hommes tant par les armes que par les maladies & famines qui se mirent dans l'armée du Turc, la riuiere est en celieu fort estroite, ne pouuans pas auoir plus de 5. à 600. pas de large, puis que les Turcs tirent d'vne riue en l'autre auec leurs arcs au dessous dudit pont le Danube s'ouure en plusieurs bras & le maistre canal passe à Kilia.

Entre René & Oblisczica sont deux Isles comme ils se voyent, Palleko est vne Islet qui se fait entre le Danube & le Pont viron grande de 2000. pas en forme ronde & ceinte de precipices & toute couuerte de bois, mais tous les ans le Danube en ruine quelques pieces par son courant qui est fort rapide, & aussi cette Isle n'est que de terre sablonneuse.

Galas est de Vallaquie & sont Chrestiens Grecs, elle est assise sur le Danube entre les deux bouches des riuieres de Seretk & du Prut, A.

Il y a au Midy Warna qui est vn port sur la Mer noire dans la Bulgarie, il n'y a autre lieu notable iusques à Constantinople sur la Mer, que les Tours de la Mer noire qui sont sur l'embouchcure du canal à trois lieuës de Constantinople.






Du Crime ou pays de Tartarie.


Crime est vne grande Peninsule sur la Mer noire assise au Midy de Moscouie , cette Isle est pleine de Tartares qui l'habitent, qui sont issus de la grande Tartane, ils y /31/ ont vn Roy qu'ils nomment Cham, qui releue du grand Turc, & sont ces Tartares qui courent si souuent dans la Polongne & Moscouie, iusqu'au nombre de 80000. qui bruslent & rauagent tout ce qu'ils rencontrent, puis ramenent auec soy, des 50. voire 60000. Roux esclaues en leurs pays & les vendent pour le seruicc des Galeres : car ces peuples ne viuent que de rapine.

Cette Peninsule n'a que ½ lieuë de gorge de largeur, laquelle estant coupée feroit vne Isle, il y a au col de cette Peninsule vne meschante ville sans muraille qui a seulement vn fossé de 20. pieds de large & profond de 6. à 7. pieds à demy comblé, & ceinte d'vn meschant rampait de 6. à 7. pieds de hauteur, large de quelque 15. pieds, ladite ville est assise à trois cens pas de la riue Orientale , ayant vn chasteau de pierre , qui est enfermé dans vn autre chasteau qui l'enceint, & de cette ville iusques à la riue Occidentale il y a ½ lieuë auec vn fossé qui va iusques en la mer, il ne peut pas auoir dans ladite ville plus de 400. feux, les Tartares la nomment Or, & les Polonnois la nomment Perecop, c'est à dire, en nostre langue terre fossoyée, c'est pourquoy les Geographes appellent cette partie de la Tartarie, Tartaria Perecopensis.

Kosesow est vne ville antique à l'Orient qui appartient au Cham qui peut auoir 2000. feux, & à vn port.

Topetarkan ou Chersonne est vne ruine antique, Bacieseray est où demeure le Cham des Tartares , il y peut auoir deux mille feux.

Aima ou Foczola est vn village où il y a vne Eglise Catholique de sainst Iean, il y peut auoir viron cinquante feux.

Baluclawa port & Bourg où l'on fait les nauires, gale-/32/res & gallions du grád Seigneur, l'emboucheure du port à viron 40. pas, le port à viron de longueur 800. pas & large de 450. ie n'ay sceu apprendre de quelle profondeur, ny quel est le fond, si c'est sable, vase ou roche, mais il y a apparence qu'il soit de plus de 15. pieds, puis qu'il y entre des vaisseaux chargez de plus de 500. tonneaux; il n'y a pas en ce bourg plus de 120. feux : ce lieu est vn des beaux & bons ports qui soient au monde: car vn vaisseau y est tousiours en flotte, quelque tempeste qu'il face il ne branle point, car il est à l'abri de tous vents par de hautes montagnes qui enferment ce havre.

Mancupo est vn meschant chastcau, affis sur vne montagne qui s'appelleBaba, en ce chasteau les habitans sont tous Iuifs, & n'y peut pas auoir plus de 60, feux.

Caffa est la capitalle ville du Crime, il y a vn Turc gouuerneur pour le grand Seigneur. Les Tartares habitent peu dans cette ville, & sont pour la plus part Chrestiens qui l'habitent, qui se seruent d'esclaues qu'ils acheptent des Tartares qui les ont enleuez de la Pologne & Moscouie. Il y a en icelle ville douze Eglises Grecques , 32. d'Armeniens, & vne Catholique de S. Pierre ; il y peut auoir 5. à 6000. feux, mais il y a bien 30000. esclaues: car ils ne se seruent en ce pays que de ces sortes de seruiteurs: cette ville est grandement marchande, & trafique tant à Constantinople, Trebisonte , Sinope, qu'aux autres villes, en fin dans tous les lieux tant de la mer Noire qu'en tout l'Achipelague & mer du Leuant, & dans toute la mer Noire.

Crimenda est fort antique, & appartient au Cham, & à viron cent feux.

Karasu appartient aussi au Cham & à viron 2000. feux. /33/

Tusla en ce lieu sont les salines, il y peut auoir 80. feux.

Corubas peut auoir 2000. feux.

Kercy viron 100. feux.

Ackmacety viron 150. feux.

Arabat ou Orbotec est vn chasteau de pierre, qui a vne tour assise sur le col d'vne Peninsule, qui est enfermé entre la mer de Limen & Tineka Woda, & cetre gorge n'a pas plus d'vn ⅛ de lieuë , & a vne pallissade d'vne mer à l'autre, la Peninsule est appellée par nos Cosaques Cosa, à cause qu'elle a la forme d'vne faulx ; c'est en ce lieu où le Cham tient son haras qu'on estime bien à septante mil cheuaux.

Tinkawoda est vn destroit qui est entre la terre ferme & Cosa n'a que 200. pas de large & gayable quand il est calme, les Cosaques le passent en tabort quand ils vont desrober des cheuaux au. haras du Cham , comme nous dirons cy apres.

Depuis Baleclawa iusques à Caffa la coste de la Mer est fort haute, & tout en precipice & tout le reste du Peninsule est bas & en planure du costé du Midy deuers Or, il y a force villages de Tartares qui sont ambulatoires, logez sur des chariots à deux roües comme ceux du Budziak.

Les montagnes de Balaclawa & Carosu s'appellent montagnes de Baba, dont sort 7. riuieres qui arrousent tout ce Peninsule, & sont couuertes toutes de bois.

La riuiere de Kabats porte des vignes.

La riuiere de Sagre à quantité de iardins & de fruits.

Le destroit de Kercy à Taman, n'est large que de trois à quatre lieuës Françoises.

Taman est vne ville appartenant au Turc dans le pays de Circasaises ; cette villace a vn meschant chasteau où y /34/ peut auoir quelques 30. Hanichares qui font garde, comme semblablement à Temruk , qui garde le passage de Azak ou au Zouf qui est vne ville d'ituportance, sur l'emboucheure de la riuiere de Donnais à l'Orient de Taman est le pays de Circasaises qui sont Tartares Chrestiens & tenus pour les plus fideles.






Des Tartares du Crime.


Puis que nous sommes sur le pays des Tartares, il me semble qu'il ne sera hors de propos de dire quelque chose touchant leurs ordres, leurs façons de viure, comme ilssont la guerre en campagne, & quel ordre ils tiennent en leurs marches, quand ils entrent dans le pays ennemy, & comme ils font leurs retraites qui sont iusques aux campagnes desertes.

Les Tartares restent plusteurs iours apres estre nez sans pouuoir ouurir les yeux comme sont les chiens & autres animaux en general, ils ne sont pas de haute stature, les plus grands ne surpassent pas nos mediocres, ils sont d'vne taille plus petite que grande, mais trapez & fort gros de membres, l'estomach haut & large, gros d'espaules, le col court, la teste grosse, la face presque ronde, le frond. large, les yeux peu ouuerts, mais fort noirs & beaucoup fendus, le nez court, la bouche assez petite, les dents blanches comme y uoire, le teint basané, les cheueux fort noirs & rudes comme crin de cheual, en fin ils ont vne autre physionomie que les Chrestiens, & d'abord que l'on les enuisage on les peut reconnoistre pour tels ; leur taille & leur physionomie approche de celle des Indiens de la Merique deuers Maragnan, & de ceux que l'on appelle Carai-/35/bes, ils sont tous soldats courageux & robustes, durs à la fatigue, & souffrent aisément les iniures de l'air : car depuis l'aage de 7. ans qu'ils sortent de leurs Cantares, c'est à diré, maison sur deux roues ou cabanes , ils ne dorment iamais sous autre toict que celuy de la courtine du Ciel, & depuis cet aage ils ne leurs donnent iamais à manger qu'ils ne l'abattent auec la flesche, voila comme ils apprennent à tirer droit à leurs enfans, & apres qu'ils ont atteint 12. ans ils les enuoyent à la guerre, leurs meres ont le soin quand leurs enfans sont ieunes de les baigner chaque iour vne fois dans de l'eau où l'on a dissout du sel , afin de leur durcir le cuir & de les rendre moins sensibles au froid, lors qu'ils sont obligez de passer à nage les riuieres au temps de l'Hyuer. /36/






/37/Nous considererons de deux fortes de Tartares , les vns nommez Haysky, & les autres Crimsky, ceux-cy sont comme nous auons dit de cette grande Peninsule, qui est en la Mer noire vulgairement appellée Scythie Taurique: mais ceux de Nahaisky sont diuisez en deux, à sçauoir le grand Nahaisky & le petit Nahaisky, & tous deux habitent entre la riuiere du Don, & la riuiere de Kuban, mais ambulatoires, & sont comme sauuages, les vns sont en partie suiets du Cham Roy du Crime & les autres des Moscouites, il y en a aussi qui ne sont suiets que d'eux mesmes, ces Tartares ne sont pas si genereux que ceux du Crime, ny ceux cy tant vaillants comme ceux du Budzaik, voicy comme les Tartares vont vestus. Cette sorte de peuple à pour vestement vne chemise courte de toille de cotton, qui ne leur descend que ½ pied au dessous de la ceinture, vn caneçon & des hauts de chausses en estrié de drap , & le plus commun de toille de cotton piqué par dessus, & les plus braues ont vn caffetan de toille picqué de cotton, & par dessus vne robbe de drap fourrée de reuard, ou de martre sublime, le bonnet de mesme auec des bottines de marroquin rouge sans esperons.

Les communs n'ont sur leurs espaules qu'vn hoqueton de mouton, & mettent la leine dehors en temps de chaleur ou de pluye, & à les voir ainsi vestus, lors que l'on les rencontre en campagne inopinément ils donnent de l'effroy, car on les prendroit pour des ours blancs affourchez sur des cheuaux, mais au temps de froid & d'Hyuer ils retournent leur hoquetton, remettant la leine dedans, & en font de mesme du bonnet qui est fait de mesme estoffe: ils sont armez d'vn sabre, d'vn arc, auec son carquois garny de 18. ou 20, flesches, vn cousteau à leur ceinture, /38/ auec vn fuzil pour allumer du feu , vne alesne auec 5, ou 6. brasses de cordelettes de cuir, pour lier les prisonniers qu'ils peuuent attrapper en campagne, ont aussi chacun vn quadran de Nurambert en leurs pochettes, il n'y a que les plus aisez qui portent des chemises de mail , les autres faute de commodité vont à la guerre à nud , ils sont tous fort adroits & vailians à cheual : mais sont mal affourchez, pour auoir les iambes toutes pliées & cheuauchent fort court, ils sont assis à cheual comme seroit vn singe affourché sur vne léurette, mais ce neantmoins, ils sont fort agiles à cheual, & ont vne telle adresse qu'en cheminant au grand trot ils sautent de dessus leur cheual lors s qu'il est hors d'haleine sur vn autre qu'ils menent à la main, afin de mieux fuyr lors qu'ils sont poursu'mis, &. le cheual qui ne sent plus son maistresous luy vient aussi tost prendre la main droite de son maistre, & le suit tousiours en rang pour estre mieux disposé, lors qu'il se voudra monter par vne certaine agilité qu'ils ontde sauter, voila comme ces cheuaux sont instruicts à seruir leurs maistres, au reste c'est vne certaine sorte de chcuaux mal faits & laicts, mais bons au possible pour la fatigue, car pour faire des courses de 20. à 30. lieuës d'vne traite, il n'appartient qu'à ces baquemates (ainsi appellent-ils ces sortes de cheuaux) qui ont le crin du col fort touffu , & pendant iusqu'en terre; & celuy de la queue leur traisne derriere.

Leurs nourritures pour la pluspart du commun mesme de ceux qui sont ambulatoires, n'est point de pain si ne sont parmy nous, la chair de cheual leurest plus appetissante que celle de bœuf, de brebis ou de bouc, car pour des moutons ils ne sçauent ce que c'est, & encor lors qu'ils es-/39/gorgent vn cheual il faut qu'il soit fort malade, & qu'il soit hors d'esperance de n'en pouuoir plus esperer de seruice auparauant qu'ils se resoudent à le tuer, & mesme quand le cheual se mourroit de soy-mesme, de quelque maladie que ce fust, ils ne laisseroient pour cela de le manger : car il faut croire que ces peuples ne sont pas des plus delicats, & mesmes ceux qui vont à la guerre viuent de la mesme sorte, & s'associent dix ensemble, & lors qu'il se trouue vn cheual parmy eux qui ne peut plus cheminer ils l'esgorgent, & s'ils trouuent de la farine ils meslent le sang auec la main, comme l'on feroit celuy de pourceau pour faire des boudins, puis le font bouillir & cuire dans vn pot, & mangent cela par grande delicatessc, pour la chair ils l'apprestent ainsi : Ils la separent par quartiers & en prestent trois de ces quartiers à leurs camarades qui n'en ont point, & ne retiennent pour eux qu'vn quartier de derriere, lequel ils couppent par rouelles les plus grandes qu'ils peuuent à l'endroit le plus charnu, & espais seulement d'vn à deux poulces, le mettent sur le dos de leur cheual qu'ils sellent dessus, le sanglant le plus fort qu'ils peuuent, puis montent à cheual, courent deux ou trois heures en chemin faisant, car toute l'armée va de mesme cadence : apres ils redessendent, le desellent & retournent leur roüelle de chair, & auec le doigt recueillent l'escume du cheual, & en arrousent ces mets de peur qu'ils ne se desseichent trop: cela fait ils le resellent & ressenglent bien fort comme deuant, recourant de nouueau deux ou trois heures, & alors la chair est cuite à leur gré, comme si c'estoit vne estuuée, voila leurs delices & leurs ragousts; pour les autres endroits du quartier qui ne se peut couper par gran-/40/ des roüelles il le font boüillir auec vn peu de sel sans l'escumer: car ils estiment qu'escumer le pot c'est ietter hors, toute l'humeur & saueur de la viande. C'est là en fin comme ces miserables peuples viuent, auec de belle eau qu'ils boiuent s'ils en rencontrcnt, car cela leur est fort rare & tout le long de l'hyuer ils ne boiuent que de la neige fonduë; ceux qui ont commodité parmy eux, comme les Morzas, c'est à dire, Gentilshommes, & autres qui ont des iumens dont ils boiuent le laict qui leur tient lieu de vin & d'eau de vie; pour la graisse de leurs cheuaux ils en assaisonnent du millet & du gru d'orge & sarrazin: car ils ne perdent rien, & de la peau ils en font des cordelettes, brides, selles, foüets (& sçauent tous ces mestiers) dequoy ils chassent leurs cheuaux, car ils ne portent point d'esperons: ceux qui ne vont point à la guerre mangent selon le temps & l'occasion de la chair de brebis, de blin, de cabrit, de poules & autres volailles ( pour le pourceau ils n'en mangent non plus que les Iuifs) s'ils peuuent rencontrer de la farine ils font des galettes aux cendres, & leur plus ordinaire manger est le millet, le gru d'orge & de sarrazin & ses sortes degrains se cultiucnt parmy eux, ils se nourrissent aussi de ry qu'on leur apporte ; pour des fruicts ils en ont peu, mais le miel y est commun, & qu'ils aiment fort, & en font aussi vn breuuage, mais sans bouillir : de façon qu'il cause de furieuses tranchées; ceux qui habitent les villes sont plus ciuils font du pain comme approchant du nostre; leur commune boisson est du breha, qui est composé de millet boüilly ; ce breuuage est espais comme laict, & ne laisse pourtant d'enyurer : ils boiuent aussi de l'eau de vie qu'on leur apporte de Constantinople; il y a vn autre breuuage que les pauures font, /41/ & qui n'ont pas moyen d'achepter du breha , voicy comme ils font: C'est qu'ils mettent dans vne barette du laict de vache, de brebis, de chevre & le battent, & en tirent vn peu de beurre, & le reste ils le gardent dans des cruches pour leur seruir de boisson, mais ce breuuage s'aigru, c'est pourquoy ils en font presque tous les iours. Ceste nation eu assez sobre, elle vse peu de sel en son manger, mais bien des espices, entr'autres du piment: ils font encore vne autre sorte de breuuage, comme font ceux de Madagascar, qui est lors qu'ils ont fait bouillir leur viande auec vn peu de sel sans escumer, comme nous auons dit, & leur chair estant cuite ils en gardent le boüillon, ils appellent ce boüillon chourbe, & le font chauffer quand ils en veulent boire: Quand ils rotissent de la viande ils mettent en la broche vue brebis ou blin tout entier, puis estant cuit ils le mettent en pieces d'vn pied de long, & quatre poulces de large, voila comme ces peuples se traitent.

Puis que nous auons dit comme ils viuenten campagne disons maintenant comme ils entrent dans le pays ennemy pour le piller & brusler, & amener les peuples esclaues.

Le Cham qui est leur Roy , ayant commandement du grand Seigneur d'entrer dans la Pologne, fait toutes sortes de diligences pour auoir ses troupes prestes, c'est à dire vne armée de 80. mil hommes, lors que luy mesme y est en personne: car autrement leurs armées ne sont d'ordinaire que de 40. à 50. mil, lors que ce n'est qu'vn Morza qui les mene & commande : leur entrée dans le pays ennemy n'est d'ordinaire qu'au commencement de Ianuier & tousiours en saison d'Hyuer, afin de ne trouuer aucuns obltacles en chemin , & que les marests & les riuieres ne les puissent empescher d'auancer par tout les endroits ou /42/ leurs routes les adressent : estant donc ensem ble & monstre faite ils font aduancer l'armée : mais il est à noter pour le lecteur, qu'encore que le Crime soit compris entre les paralelles de 46. & 47. de hauteur, neantmoins les campagnes desertes qui sont au Nord de leurs pays, sont l'hyuer toutes couuertes de neiges iusques à Mars: c'est ce qui leur donne aduantage & hardiesse d'entreprendre vne si longue course à cause que leurs cheuaux ne sont point ferrez, que la neige leur conserue le pied: ce qui ne seroit pas si la terre n'en estoit couuerte, dont la dureté en temps de gelée leur gasteroit la corne. Les plus grands d'entr'eux & les plus commodes ferrent leurs cheuaux auec de la corne de bœuf, & les cousent aux pieds de leurs cheuaux auec du cuir en forme de ligneul ou clou, mais cela dure bien peu & se perd facilement: c'est pourquoy ils apprehendent fort vn hyuer qui n'est point neigeux, comme aussi les verglas, où les mieux ferrez de leurs cheuaux ne laissent pas de glisser. Pour leurs marches ils ne font que de petites iournées, d'ordinaire six lieuës de France, & s'aduancent ainsi de iour en iour, prenant si bien leur temps & leurs mesures qu'ils puissent estre de retour auant que les glaces soient fonduës , & ainsi que leur retraite leur foit salutaire: c'est en cette sorte qu'ils approchent des confins de Polongne, prenant leurs routes par des valons qu'ils cherchent, & qui semblent se bailler la main l'vn à l'autre, & cela pour se couurir de la campagne & n'estre esuentez des Cosaques qui sont aux, escoutes en diuers lieux , pour apprendre leur venue & leur route, afin d'en donner l'alarme au pays. Mais les Tartates ont cette ruse que ie disois, que de ne cheminer que par des valons, & le soir quand ils campent /43/ ils ne font point de feu pour la mesme raison, & enuoyent deuant battre l'estrade & taschent d'attrapper quelques Cosaques, afin d auoir langue de leurs ennemis, en fin c'est au plus subtil & aduisé à surprendre son ennemy. Ainsi les Tartares cheminent cent cheuaux de front, c'est à dire 300. car chaque Tartare en mene deux en main qui luy sont pour relais, comme nous auons dit cy deuant, leur front peut bien auoir 800. à mille pas, & de profond ils sont bien de 800. à 1000. cheuaux qui tiendront plus de trois grandes lieuës voire quatre de file quand ils sont ainsi pressez, car autrement ils filent vne queüede plus de dix lieuës, c'est chose estonnante à qui ne l'a veu, car 80. mil Tartares font plus de 200. mil cheuaux, les arbres ne sont pas plus espais dans les bois que les cheuaux sont pour lors dans la capagne, & semble à les voir de loin de queique nuage qui s'esleue sur l'horison , qui se va croissant a mesure qu'il s'esleue, ce qui donne de la terreur aux plus hardis, ie dis à ceuxqui n'ont pas accoustumé de voir de telles legions ensemble, ainsi cheminent ces grandes armées qui font des posées d'heure en heure, viron d'vn ½ quart d'heure de temps pour donner loisir à leurs cheuaux d'vriner, lesquels sont si bien dressez qu'ils n'y manquent si tost qu'ils sont arrestez, & lors les Tartares descendent de dessus, & se mettent aussi à vriner: puts ils remontent incontinent & poursuiuent chemin, tout cela se fait au seul coup d'vn sifflet, & si tost qu'ils sont arriuez & approchez desconsins, viron de trois ou quatre lieuës ils font vn alte de deux ou trois iours, qui est vn lieu choisi, où ils pensent estre à couuert, alors ilsdonnent ordre & baillent haleine & repos à leur armée , qu'ils disposent de cette sorte , ils la diuisent en trois, les deux tiers /44/ sont destinez pour faire vn corps , & l'autre tiers ils le diuisent encot en deux, où chaque demy tiers fait vne aisle, à sçauoir vne à la droite & l'autre à la gauche, ainsi disposez, ils entrent dans le pays: le corps va pienne(que ils appellent en leur langue choche) auec les aisles, mais continuellement & iour & nuict sans donner plus d'vne heure à repaistre à leurs armées iusques à ce qu'ils soient bien entrez 60. ou 80. lieuës dans le pays, sans faire aucun dommage: mais dés lots qu'ils commencent à retourner , le corps va tousiours le mesme train, lors le General congedie les aisles, qui ont licence de courir chacun de leur costé iusques à huit ou douze lieuës loin de leurs corps, mais cela s'entend moitié de l'auant & moitié de costé : i'oubliois à dire, que chacune aisle qui peut estre de 8. à 10. mil se diuise derechef en 10. ou 12. troupes, qui peuuent estre chacune de 5. à 600. Tartares, qui vont par cy par là dans les villages, les assiegent en faisans quatre corps de garde autour du village auec de grands feux toute la nuict, de peur qu'aucun paysant ne Ieur eschappe, puis pillent & bruslent, & tuent tous ceux qui leur ront resistance , & prennent & amenent ceux qui se rendent, non seulement les hommes , femmes & enfans à la mammelle , mais aussi les bestiaux , tant cheuaux, bœufs, vaches, moutons, chévres, & c.pour les cochons, ils les assemble lesoir, & les enserment dans vne grange ou autre lieu, puis mettent le feu aux quatre coings pour l'horreur qu'ils ont de ses animaux. Ces aisles (comme nous auons dit) n'ayant pas ordre d'aller plus de huit à douze lieuës s'en retournent, auec leur butin trouuer leurs corps qui est facile à trouuer, car ils laissent vn grand Estrac, d'autant qu'ils cheminent plus de 500, cheuaux de /45/ front, de façon qu'ils n'ont qu'à suiure la trace, & en 4. ou 5. heures ils reioignent leur corps d'armée, où estant arciuez il sort au mesne temps deux autres aisles de pareil nombre que les premiers : l'vne à la droite, l'autre à la gauche, & vont faire le semblable rauage que les premiers, puis retournent comme auparauant & derechef part du corps deux autres aisles fresches, qui font pareil rauageque les premiers ainst alternatiuement font leurs cour ses sans que iamais leur corps toit diminué, & ne fait tousours les deux tiers de leur armée, qui ne va (comme auons dit) qu'au pas, afin d'estre tousiours en haleine, & prest à combattre l'armée Polonnoise s'ils la rencontroient quoy que leur dessein ne soir pas de la rencontrer, mais an contraire de l'esquiuer le plus qu'ils peuuent, ils ne retournent iamais par où ils sont entrez, mais ils font vne espece de ronde, afin de pouuoir mieux s'eschapper de l'armée Polonnoise, car ils ne combattent iamais que sur la deffensiue, & encor faudroit-il qu'ils fussent bien pressez, si ce n'estoit qu'ils le vissent dix contre vn, encor regarderoient-ils à eux premier que d'attaquer , car ces larrons (ainsi doit-on appeller ces Tartares) n'entrent point dans la Polongne pour combattre, mais pour piller & desrober pat surprises, mais quand ils sont rencontrez des Polonnois, ils leurs ioüent beau ieu & les font retourner plus viste que le'pas, au reste apres auoir bien couru & raudé & fait leurs courses, ils rentrent dans les campagnes desertes de la frontiere de 30. à 40, lieuës de longueur & se voyant en lieu de seureté font vne grande alte, reprenant leurs esprits & se remettent en ordre, s'ils auoient esté en confusion par la rencontre des Polonnois./46/

Dans ce iour qui est d'vne semaine ils font assembler tout leur butin, qui consiste en esclaues, & en bestcaux & partagent le tout entr'eux; c'est vne chose qui toucheroit le cœur des plus inhumains, de voir lors là separation d'vn mary d'auec sa femme, d'vne mere d'auec sa fille, sans esperance de se pouuoir iamais reuoir, entrans dans l'esclauage deplorable de Payens Mahumetans, qui leur font milles indiguitez. Leur brutalité leur faisant cómettre vne infinité de saletez, comme de violer les filles, forcer les femmes presence des peres & de leurs maris: mesme circoncir leurs enfans deuant eux pour estrepresentez à Mahomet. En fin le cœur des plus infensibles fremiroit d'entendre les cris & les chants, parmy les pleurs & gemissemens de ces malheureux Rus. Car cette nation chante & hurle en pleurant, ces miserables sont donc separez par cy par là, les vns pour Constantinople, les autres pour le Crime, & d'autre pour la Natolie, & c. voila en peu de mots, comme les Tartares sont des leuées & des rafles de peuples au nombre de plus de 50. mil ames, en moins de deux femaines, & comme ils traictent leurs esclaues, apres auoir fait leurs partages, puis les vendent selon que bon leur semble lors qu'ils sont retournez en leurs pays.

Disons maintenant comme les Tartares entrent dans la Polongne en la saison d'Esté, qui ne sont d'ordinaire que de 10. à 20. mil, d'autant que s'ils estoient plus grand nombre, ils seroient trop tost descouuerts ; voicy donc comme ils entrent.

Quand ils se voyent à 20. ou 30. lieuës de la frontiere ils diuisent leur armée en 10. ou 12. troupes, & chaque troupe peut estre de mille cheuaux, ils enuoyent la moitié de leurs troupes qui sont 5. ou 6. bandes à la droite, /47/ esloignées les vnes des autres d'vne lieuë ou lieuë & demie , & de mesme en font-ils de l'autre moitié de troupes qui tiennent la gauche de pareille distance , pour pouuoir tenir vn front de 10. à 12. lieuës, & auec de bonnes sentinelles qui vont deuant de plus d'vne lieuë pour prendre langue, afin de se sçauoir gouuerner, ainsi cheminent-ils en obliquité , & fort ferrez , afin toutesfois de se retrouuer à iour nómé à vn certain lieu qui est leur rendez-vous proche de la frontiere de 2. ou trois lieuës, comme si diuers rayons venoient se ioindre en vn centre; la cause pourquoy ils vont en diuerses troupes separées, c'est de peur que s'ils estoient découuerts des Cosaques, qui sont tousiours 2. ou 3. lieües dans les campagnes en, sentinelies perduës, ne iugeassent qu'ils fussent tant, car ils ne pourroient rapporter que de la troupe qu'il auroit veuë. Car ces Cosaques de si loin qu'ils découurent les Tartares, ils se retirent promptement, pour donner l'alarme dans le pays, & n'en voyant que 1000. ou enuiron, ils ne sont pas beaucoup effarouchez pour ce nóbre, en sorte qu'ils en sont surpris quelques iours apres qu'ils en ont eu nouuelle, les Tartares entrent donc dans la frontiere, mais par vn chemin qui est tel, c'est qu'il courent entre deux grands fleuues, & vont tousiours par le plus haut pays, & cherchent tousiours les fontaines des petites riuieres, qui vont tombant dans les grandes, les vnes dans vne riuiere, & les autres dans vne autre, & par ce moyen ils ne trouuent point d'obstacles dans leurs courses, pillent & rauagent comme les premiers, mais ils n'entrent point dans le pays plus de six à dix lieuës, & s'en retournent aussi tost, ils ne sont au plus que deux iours dans le pays, puis ils iront retraite, comme auons dit cy deuant, apres parta-/48/






gent & chacun s'en retourne en son quartier, cette forte de Tartares sont des libertins qui n'escoutent ni le Cham ny le Turc, & font leurs demeures dans le Budziak, qui est /49/ vne plaine qui est comprise entre la bouche du Nietre & l'emboucheure du Danube, comme nous auons dit, où ils estoient de mon temps bien 20. mil refugiez, ou banis: ces Tartares là sont plus vaillans que ceux qui sont habituez au Crime, pour estre mieux aguerns, & estre tous les iours dans les occasions. Ils sont aussi mieux montez que les autres, les plaines qui sont comprises entre le Budziak & l'Ocranie, sont ordinairement garnis de huit à dix mil Tartares, qui sont separezen troupes de mille chacunes esloignées les vnes des autres de dix à douze lieuës pour chercher fortune, & pour le peril qu'il y a à trauerser ces campagnes, [Tabore c'eji ce que nous appelions Carauane.] les Cosaques les voulant partir vont en Tabort, c'est à dire, qu'ils cheminent au milieu de leurs chariots , ils font deux files de leurs chariots & huit ou dix chariots de front, & autant sur le derriere & eux au milieu auec des fuzils & demy picques, & des faulx emmanchées de long, & les mieux montez autour de leurs taborts, auec sentinelle deuant de ¼ de lieuë, & vne sur le derriere aussi d'vne ¼ de lieuë, aussi lur chacune aisle vne pour descouurir, & s'ils voyent les Tartares ils donnent signal, lors le tabort s'arreste; si les Tartares sont descouuerts, les Cosaques les battent, mais aussi si les Cosaques sont descouuerts les premiers , les Tartares les surprenans leur donnent vn assaut dans leurs Taborts, en fin cheminant en ses campagnes il faut dire comme l'Italien, bon piede, bon oche: Ie les ay rencontrez plusieurs fois en campagne au nóbre de bien cinq cens Tartares, qui nous vindrent attaquer dans nostre tabort, & bien que ie ne fusse accompagné que de cinquante à foixante Cosaques, il ne nous peurent rien faire , & aussi nous ne peusmes rien gagner sur eux, car ils n'approchoient pas de nous à /50/ la portée de nos armes: Mais apres auoir fait plusieurs feintes de nous attaquer, & de nous enuoyer des nuës de flesches sur la teste, car ils tirent par arcade, bien le double de la portée de nos armes ils se retirent, & voicy leur subtilité comme ils se cachent dans les campagnes , afin de sur prendre quelque carauane , & que l'on n'aye vent d'eux, vous serez aduertis que ces campagnes sont couuertes d'herbes de deux pieds de hauteur, de sorte qu'ils ne peuuent cheminer sans fouler ladite herbe , laquelle fait vn estrac ou piste de sorte qu'on connoit de quel nombre ils peuuent estre, & aussi. de quel costé ils vont, & de peur qu'on ne les suiue auec force, ils ont trouué pour cela vae inuention, qui est d'vne bande 400. qu'ils sont, ils feront quatre rayons de leurs troupes qui pourra estre chacune de 100. cheuaux , les vns vont vers le Nord, les autres au Sud, d'autres à l'Orient & Occident, & c. Bref, toutes les quatre petites bádes vont chacun de son rayon, viron vne lieuë & demie, au bout de laquelle , cette petite troupe de 100. se diuise en trois qui feront viron de trente trois qui vont de la mesme sorte comme cy deuant, sinon de la riuiere, puis au bout d'vne demie lieuè, ils commencent derechef à se diuiser en trois , & ainsi s'acheminent , comme nous auons dit, iusques à tant qu'ils soient réduits en 10. ou 11. ensemble, comme cela se comprendra mieux par l'aspect de la figure, que par le discours, & tout cela se fait en moins d'vne heure & ½ de temps , & tout au grand trot , car quand ils sont descouuerts toute diligence leur est tardiue & sçauent tous ce manege au bout du doigt, & connoissent l'estre des campagnes comme les Pilottes connoissent les ports , & chaque escoüade d'onze s'en vont au /51/ trauers champs, comme il leur plaist, sans se rencontrer dans leur cerne, en fin ils se rendent à iour nómé à leurs rendez vous qui sera à plus de 10. ou 12. lieuës delà, dans quelque fond où il y a de l'eau & bonne herbe , car c'est là où ils gistent, & chaque petite troupe tient chemin à part, les vns ont court chemin en leurs rendez-vous, mais les autres en sont fort esloignez à cause des obliquitez & renccints qu'il faut qu'ils facent, & puis l'herbe foulée des onze chenaux est releuée d'vn iour en l'autre, de sorte qu'il n'y paroist point; estásarriucz ils demeurent ainsi quelques iours cachez puis recheminent en corps & donnent dans quelque villace de la frontiere qu'ils surprennent & emportent, puis s'enfuyent, comme auons dit: Or les Tartares ont trouué ceste subtilité de se cachée dans les campagnes, & aussi pour mieux tromper les Cosaques qui les poursuiuént chaudement sçachant qu'ils ne sont que 5. à 600. les Cosaques donc montent à cheual mille ou douze cens & les poursuiuent, & cherchent les traces lesquelles ayant trouuées il les suiucnt iusques au cerne cy dessus descrit, là ils perdent leurs mesures, ne sçauent où les chercher, car la trace va de tous costez, ainsi ils sont contraints de s'en retourner en leurs maisons & dire qu'ils n'ont rien veu, voila comme ces Tartares sont difficiles à rencontrer, si ce n'estoit de hazard qu'on les trouuast beuuans & mangeans ou dormans la nuict, mais ils sont tousiours sur leurs gardes; ils ont l'œil plus fin & plus subtil que les nostres, d'autant qu'il est peu ouuert, & par consequent ont le rayon visuel plus fort & voyent plus que nous, ils nous descouurent auant que nous les voyons, en fin le plus fin l'emporte, non la force : s'ils se /50/ rencontrent le matin ou le soir, à vne heure de Soleil, soit leuant ou couchant; ce sera à qui des deux gagnera le Soleil pour l'auoir à dos, comme deux nauires en mer à qui gagnera le vent, en fin siles Polonnois enfoncent dans les Tartares, & que les Tartares ne se sentent point assez forts pour les soustenir, le sabre à la main, ils s'esparpilleront cóme mouches, c'est à qui fuirade son costé, & tirent de retraite auec l'arc, à bride abattuë si dextrement qu'ils ne manquent point de 60. à 100. pas d'attraper leur bonime, les Polonnois ne peuuent les poursuiure, car leurs cheuaux ne sont pas de si longue haleine que les leur: puis les Tartares se rassemblent de nouueau à vn quart de lieuë de là, & recommencent à faire charge de front sur les Polonnois, & puis quand on les enfonce ils s'esparpillent de nouucau, & tirent tousiours en retraite sur la gauche, car sur la droite ils ne peuuent, & ainsi fatiguent tant les Polonnois qu'ils les contraignent de faire retraite, car quád ce ieu se fait, c'est lors que comme i'ay dit, les Tartales se voyent dix contre vn : car autrement ils tirent de long sans retourner, voila comme ces sortes de peuples se guerroyent en ces païs. Disons maintenant comme les Tartares partent à nage les riuieres & des grandes quisoient en l'Europe. Tous leurs cheuaux sçauent nager & particulierement en ce pays qui est froid, & où l'eau est plus pesante que celle de France pour n'estre si bien purifiée du Soleil, mais ie m'asseure qui ameneroit leurs cheuauxen France qu'ils ne trauerseroient point la Seine cóme ils sont le Boristhene , c'est comme ie disois que les eaux sont plus pesantes, & par cósequent les corps graues y sont plus legers cóme ie l'ay esprouué, voicydonc cóme ils sont lors que l'armée veut passer le Boristhene, qui est /51/ la plus grande riuiere de ce pays; ils cherchent des lieux où les riues soient accessibles de part &d'autre, cependant chacun fait prouision de iong ou roseaux, selon qu'ils en rencontrent, & en fait deux petits fagots long chacun de trois pieds & gros de dix à douze poulces, esloignez l'vn de l'autre d'vn pied auec 3. trauers de bastons au dessus bien liez & au dessous vn de coin en coin aussi bien lié qui est attaché à la quene de son cheual, puis le Tartare met la selle de son chenal sur son flottant, se despoüille, met ses hardes sur sa selle, puis son arc, flesches & sabre , le tout bien lié & attaché ensemble , puis tout nud vn foüet en sa main entre en la riuiere, chasse son cheual la bride sur le col, laquelle il tient toutes-fois d'vne main , & tantost de l'autre auec le crin du col, & ainsi faisant aduancer son cheual le fait nager , & luy aussi nage tousiours d'vne main, & de l'autre tient tousiours le crin & la bride qu'il ne lasche iamais, & conduit ainsi son cheual, & le fait auancer auec son foüet, tant qu'il ait passé & trauersé la riuiere , puis quand son /54/




cheual prend pied à l'autre riuage , & qu'il n'a plus d'eau que iusques au ventre, il l'arreste & destache son flottant de la queuë de son cheual qu'il porte à terre, & à mesme tempsqu'vn passe, tous les autres passent aussi: car ils font bien vn front de demie lieuë le long de la riuiere, tont le bestial passe de mesme; voila ce que i'en ay peu apprendre des Tartares.





Il nous reste encore à dire ce que nous nuons promis cy deuant de descire comme les Cosaques eslisent leur General, & aussi comme ils vont en leurs courses trauerser la mer noire iusques à Natolie pour faire la guerre au Turc: Voicy donc comme ils font le choix de leur General, après s'estre assemblez tous les vieux Colonels & vieux Cosaques qui ont credit parmy eux, ils donnent chacun leur voix à celuy qu'ils croyeht estre le plus capable, & à la pluralité des voix il est nommé: si celuy qui est esleu n'accepte volontiers la charge s'excusant sur son incapacité ou insuffisance, ou bien sur son peu d'experience ou vieillesse, cela ne lu y sert de rien, & ne luy respondent antre chose qu'il ne merite pas voirement cét honneur, & sans plus tarder le tuent sur le champ comme vn homme traistre, & ce sont eux-mesmes qui vsent de trahison en ceste action, & vous vous souuiendrez de ce que i'ay dit par cy deuant en parlant de leurs mœurs & de leurs trahisons ordinaires. De plus si le Cosaque esleu accepte l'Office de General, il remercie l'Assemblée de l'honneur qu'elle luy fait, bien qu'indigne & incapable de telle charge , neantmoins proteste qu'il taschera par ses soins & diligences de se rendre digne de les seruir, tant en general qu'en particulier , & que sa vie sera tousiours preste pour le seruice de ses Freres (ainsi s'appellent-ils entr'eux) à ses mots vn chacun luy fait /55/ des applaudissemens, crians : Viuat, viuat, & c. puis luy vont tous faire la reuerence l'vn apres l'autre selon leurrang, & le General leur baille la main qui est la forme de saluer entr'eux , voila comme ils font l'election de leur General, laquelle se fait bien souuent dans les campagnes desertés, ils luy sont fort obeissans, & ce chef s'appelle eu leur langue Hettman, il est fort absolu , & à pouuoir de faire coupper des telles & empaller ceux qui manquent, ils sont fort seueres , mais ne font rien sans le conscil de guerre qu'ils appellent Ruds : voicy la disgrace qui peut aduenir au General, c'est qui luy conuient auoir vne telle prudence en sa códuite lors qu'ils les mene à la guerre qui ne leur arriue aucun eschet, & qu'aux occasions & mauuaises rencontres il se montre rusé & vaillant, car s'il commet quelque lascheté ils le tuent comme traistre : incontinent ils en elisent vn autre aux conditions ordinaires entr'eux comme i'ay dit cy deuant : les conduire & commander est vne charge fascheuse & est malheureux à qui il eschet, en dixsept ans que i'ay seruy le pays tous ceux qui ont esté en cet employ ont finy malheurcusement.

Quand ils ont dessein d'aller en mer c'est sans congé du Roy, ils le prennent du General , & alors ils tiennent vn Ruds, c'est à dire Conseil., & font election d'vn General pour les commander en ce voyage & obseruent les mesmes ceremonies que nous auons dir pour leur grand General, mais iceluy n'est que pour vn temps, puis s'acheminent à leur Sczabenisza Worskowa qui est leur rendez vous , & là bastissent des basteaux de viron 60. pieds de long, de 10. ou 12. pieds de larges & proronds de 12. pieds: ce basteau est sans quille basty sur vn canot de bois de /54/ saulx ou tillet quia viron 45. pieds de longueur & est bordé & rehausse de planches de 10. à 12. pieds de long, larges de viron vn pied qu'ils cheuillent & clouent les vnes sur les autres à clin ainsi qu'on bastit les basteaux des riuieres, tant qu'ils soient paruenus à la hauteur de douze pieds, & de longueur desoixante pieds, en eslargissant à mesure qu'ils haussent: la chose se comprend mieux dans le dessein que i'ay crayonné grossierement, l'on y remarque les cordons de roseaux gros comme vn baril assemblez ensemble bout à bout tant qu'ils atteingnent d'vn bout à l'autre du basteau, bien liez auec des cordes de tillet ou de merisier, & les bastissent ainsi que nos charpentiers ont accoustumé auec des membres & trauers puis les goudranent, & se seruent de deux gouuernails à chacun bout en la maniere que le desseinvous le represente, à cause que leurs basteaux estans d'vne grande longueur ils perdroient trop de temps pour virer lors qu'il leur est besoin de retourner fuyant en arriere, ils ont d'ordinaire dix à quinze rames de chacun bord, & vont plus viste que les galleres des Turcs à la rame, ils ont aussi vn mast où ils mettent vne voile assez mal faite , & ne s'en seruent que de beau temps, & aiment mieux ramer de grand vent, lesdits basteaux sont saus tillac, & quand ils sont pleins d'eau les roseaux qui sont attachez au basteau tout autour les cmpeschent d'enfoncer en la mer, leur biscuit est dans vne tonne longue de dix pieds & quatre pieds de diamettre, bien liée, & prennent leur biscuit par la bonde, ils ont aussi vn ponçon de millet boüilli, & vn ponçon de paste deffaite auec de l'eau qu'ils mágent meslée auec le millet estant ensemble, dont ils font grand cas, & cela leur sert de manger & de boire, il a le goust aigret: ils, l'appel-/57/lent Salamake, c'est à dire, mangerdelicieux, pour moy ie n'y ay trouué de goust exquis, &: quand i'en ay vsé en mes voyages ç'a esté pour ne trouuer mieux : ses peuples sont fort sobres , & s'il se rencontre vn yurongne entre cux le General le fait ietter hors, aussi ne leur est permis porter aucune eau de vie estimant grandement la sobrieté en leurs entreprises & aux occasions.

Lors qu'ils prennent resolution d'aller en guerre contre les Tartares pour se vanger des torts & rauages qui leur ont faites ils prennent leur temps en Automne: pour cet effect: ils enuoyent aux Zaporouys les choses necessaires pour leur entreprise & voyage, & pour la construction de leurs vaisseaux & generalement toutce qu'ils pensent leur estre de besoin, puis se mettent en campagne cinq ou six mil, tous bons Cosaques gens de main bien armés & se rendent au Zaporouy pour faire leurs basteaux , & se mettent soixante pour bastir vn basteau qu'ils rendent prest en quinze iours, car ils sont de tous mestiers comme i'ay dit, ainsi en deux ou trois semaines de temps ils rendeut prests 80. ou 100. basteaux, de la forme que i'ay dit cy deuant, ils s'embarquent dans chacun basteau 50. à 70. hommes auec chacun deux fuzils & vn sabre, & ont 4, à 6. fauconneaux sur le bord de leur basteau , munie de viures ainsi qui leur conuient & sont vestus d'vne chemise & d'vn caleçó, & en ont vn à rechange auec vne meschante robbe, vn bonnet, six liures de poudre à canon , & du plomb à suffisance, ensemble des boulets pour leurs faulconneaux & portent chacun vn quadran. C'est là le camp volant des Cosaques en la Mer noire qui est capable d'affronter les meilleures villes de la Natolie.

Ainsi equippez descendent le Boristhene, l'Admirai à /58/ sa marque au masts qui d'ordinaire marche au tiers de lauant, & leurs basteaux sont si proches les vns des autres que les auirons se touchent presque, le Turc d'ordinaire en est aduerti & fait tenir prests plusieurs galeres à l'emboucheure du Boristhene pour les empescher de sortir, mais les Cosaques plus rusez sortent d'vne nuict obscure proche d'vne nouuelle Lune, [Notez qu'ils ne partent qu'apres la S. Iean pour estre de retour au plus tard au commencement de Aoust.] & se tiennent cachez dans les roseaux qui sont trois ou 4. lieuës dans le Boristhene, où les galleres n'osent aller n'y ayans autresfois trouué leur conte, & se contentent de les attendre au passage, où ils sont tousiours surpris, toutefois ils ne peuuent si subitement passer qu'ils ne soient apperceus, alors l'alarme court par tout le pays, & va iusques à Constantinople. Le grand Seigneur enuoye Couriers par tout la coste de Natolie, de Bulgarie & Romanie, afin que chacun se tienne sur ses gardes , & aduertit que les Cosaques sont en mer: mais s'est en vain, car ils prennent le temps & la saison si à propos, qu'en trente six ou quarante heures ils sont en la Natolie, où estans ils mettent pied à terre, chacun vn fuzil à la main, ne laissant dás chacun basteau que deux hommes & deux garçons pour les garder : surprennent les villes, les emportent, les pillent & les bruslent, & entrent quelquesfois vne lieuë dans le pays, mais retournent aussi tost, & se rembarquent auec leur butin, & s'en vont en autre lieu pour tenter autre occasion : & si par cas fortuit ils rencontrent ils attaquent, sinon ils s'en retournent auec leur butin en leur pays. Et s'ils rencontrent quelques galeres Turques ou autres vaisseaux ils les poursuiuent & attaquent & l'emportent. Et voicy comme ils s'y prennent, C'est que leurs basteaux n'ont pas plus de deux pieds & demy sur l'eau, & découurent vn Nauire ou /59/







vne Galere auàt qu'ils puissent estre apperceus d'eux, puis mettent le masts de leur basteau bas, & remarquent à quel run de vent ils sont, & taschent de gaigner le Soleil à dos pour le soir, puis vne heure auant le coucher du Soleil ils rament vers le Nauire ou Galere auec force, iusques à vne lieuë apres, crainte de les perdre de veuë, & les gardent ainsi, puis viron sur la minuict, (ce signal estant donné) il rament puissamment vers les vaisseaux , la moitié de l'équipage prest à combatre, qui ne fait qu'attendre l'abord pour donner dedans, ceux du vaisseau estant sort estónez de ce voirattaquezde 80. ou 100. basteaux qui les comblent d'hómes & l'emportent d'amblée, ce fait ils pillent ce qu'ils peuuent trouuer d'argent & de marchádise de petit vol ume qui ne se peut gaster à l'eau, ensemble les canós de fonte, & ce qu'ils pensent leur pouuoir seruir, puis coulent le vaisseau & les hommes à fonds, voila comme en vsent les Cosaques; s'ils auoient l'industrie de gouuerner vn nauire ou galere ils l'ameneroient aussi, mais ils ne sçauent telle manœuure. Apres il faut retourner en leur pays, les gardes sont redoublées a l'emboucheure du Boristhene pour leur faire rendre conte, mais ils se mocquent de cela encor qu'ils soient foibles: car il ne se peut que dans les combats qu'ils ont rendus, ils n'ayent perdu beaucoup des leur, & que la Mer n'ait englouty quelques vns de leurs basteaux ne pouuans tous estre si bons qu'aucuns n'ayent manqué, ils vont descendre à vne Ance qui est à trois ou quatre lieuë à l'Est d'Oczakow , auquel lieu ce trouue vn valon fort bas long de ¼ lieuës de grande Mer montant quelquesfois vn demy pied d'eau , & va bien trois lieuës à mont le Boristhene où les Cosaques se mettent deux ou trois cens à tirer an col leurs basteaux, /60/ les vns apres les autres & à moins de doux à trois iours ils se rendent dans le Boristhene auec tout leur butin: Voila comme ils eschappent & esquiuent le combat contre les galeres, qui gardent l'emboucheure le trauers d'Oczakow, finalement il s'en retournent en leur Karbenicza, où ils partagent comme i'ay dit cy deuant : ils ont encor vne autre retraite ils s'en retournent par le Limen du Don passant par vn destroit qui est entre Taman & Kercy, & momentle limen iusques à la riuiere de Mius ; & iusques où elle peur porter basteau , car de cette source iusques à celle de Taczawoda, où il n'y a qu'vne lieuë , & Taczawoda se va rendre dans la Samare qui tombe au Dnieper, vne lieuë au dessus de Kudak. Comme cela se peut voir par la catte, mais rarement retournent par cette voye, à cause que le chemin est trop long pour se rendreau Zaperouy, quclquefois ils prennent cette route pour aller à la Mer, lors qu'il y a grandes forces à l'emboucheure du Boristhene pour les empescher de sortir, où qu'ils n'ont que 20. à 25. basteaux.

Quand les Galeres les rencontrent en mer, & qu'il est iour, elles leur ioüe beau ieu auec leurs canós, en les esparpillant comme des estourneaux, en coulent plufieurs à fonds , les estourdissent, de sorte que les eschappez vont promptement fingler ou ils peuuent: mais quand ils combattent contre les galeres ils ne branlent point de leurs bancs, l'auiron est attaché au roulet auec vne hart de bois & quand ils ont tiré vn coup de fuzil leurs camarades leur en baillent vn autretout chargé pour tirer de nouueau, & ainsi tirent sans cesse & bien à propos, les galères ne peuuent venir aux mains seulement qu'auec vn basteau mais bien leurs canons les endommage fort, dans ces ren-/61/contres ils y demeurent tousiours bien les deux tiers de leurs hommes, & c'est rarement quád ils retournent auec la moitié de leur equipage, mais apportent de riche butin comme reaies d'Espagne, sequins d'Arabie, des tapis, toile d or, de cotton, des estoffes de soyes, & autre marchandise de valeur. Voila dequoy les Kosaques viuenr, & quel est leur reucnu, car pour mestier ils n'en sçauent point d'autre que de boire & faire la desbauche auec leurs amis lors qu'ils sont de retour: cótinuant donc sur la promesse que i'ay faite disons quelque chose des coustumes entre eux obseruées , en quelques vns de leurs mariages, & de quelle façon ils se prennent quelquesfois à faire l'amour, ce qui semblera sans doute nouueau & incroyable à plusieurs personnes.




[Comme les filles font l'amour aux garçons.]


Là donc contre l'ordinaire & l'vsage de toutes les nations, on y voit les filles faire l'amour aux ieunes homes qui leurs plaisent, & vne superstition qu'ils ont entt'eux & qu'ils obseruent fort punctuellement, fait qu'elles ne manquent gueres leur coup, & sont plus asseurés d'y reüssir que ne feroient les hommes si quelquesfois la recherche est faite de leur part; voicy donc comme elles y procedent : La fille amoureuse s'en va en la maison du pere du ieune homme(qu'elle aime) au temps que elle croit trouuer le pere, la mère & son seruiteur ensemble, dit en entrant en la chambre Pomagabog, qui vaut autant à dire que Dieu vous benie , qui est le salut ordinaire qu'on fait en entrant dans leurs poësles , ou ayant pris place elle fait son compliment à celuy qui a blessé son cœur, & luy parle en ces termes , Iuan fedur demitre Woitek Mitika, & c. En fin elle le nomme par l'vn des noms cy dessus qui sont les plus communs, reconnoiffant en ton visage vne certaine debonnaireté, que tu /62/ sçauras bien gouuerner & aimer ta femme, & que ta vertu me faitesperer que tu seras bon Dospodorge, ces bonnés qualités me font te prier tres humblement de m'accepter pour ta femme, cela fait elle en dit autant au perc & à la mere, en les priant humblement de consentir au mariage, & s'il elle reçoit vn refus ou quelque excuse, qu'il elt trop ieunc & non encor prest à marier, elle leur respond qu'elle ne partira iamais de là qu'elle ne l'aye espousé, tant que luy & elle viuront, ces paroles estant ainsi prononcées, & la fille y perseuerant, & s'opiniastrant à ne point sortir de la chambre qu'elle n'aye obtenu ce qu'elle pretend, apres quelques semaines le pere & la mere sont contraints, non seulement d'y consentir, mais aussi de persuader leur fils de la regarder de bon œil, c'est à dire , comme fille qui doit estre sa femme, pareillement le ieune homme voyant la fille opiniastre à luy vouloir du bien, commence pour lors à la considerer, comme celle qui doit estre vn iour maistresse de ses volontez, & pour cet effect prie son pere & sa mere instamment de vouloir luy permettre de mettre ses affections en cette fille, & voila de quelle façon les filles amoureuses (en ce pays) ne peuuent manquer d'estre bien tost pourueuës, car elles cótraignent (dás la perseuerance) le pere, la mere & leurs seruiteurs à ce qu'elles desirent, & cóme ie disois cy dessus crainte d'encourir le courroux de Dieu , & qu'il leur en arriuast quelque sinistre malheur : car de mettre hors la fille ce seroit offencer toute sa race, quien auroiét du ressentiment, & aussi mesme ils n'ont pas pour ce suiet le pouuoir d'vserde voye de fait & de violence, sans encourir , comme ie disois, l'ire & la punition de l'Eglise, quiest rigoureuse en ce cas, ordonnant quand cela arriue, /63/ des penitences & des grandes amendes, & notant leurs maisons d'infamie : tellement qu'eitant intimidez de ces fausses superstitions , ils eu'uent tant qu'ils peuuent les infortunes qu'ils croyent comme articles de foy leur deuoir arriuer, par le refus de leurs enfans aux filles qui les demandent, & la coustume dont ie viens de parler n'est qu'entre personnes de condition esgale : car en ce pays les paysans sont tous esgalement riches , & il y a peu de difference en leurs biens, mais voicy d'autres amours d'inegale condition entre vn paysant & vne Damoiselle, par vne certaine coustume & priuilege qui s'y obserue aussi.




[Comme vn paysant peut esponser vne Damoiselle.]


La coustume dans les villages de ce pays est, que tous les Dimanches & Festes l'apres disnée, les paysans s'assemblent auec leurs femmes & enfans au rendez-vous, c'est à dire, à la tauerne, où ils passent le reste du iour à trinquerles vns auec les autres , & en ces exercices il n'y a que les hommes & femmes qui passent le temps à boire, cependant que la ieunesse s'amuse à dancer auec les filles au son d'vne douda (qui est vne cornemuse) là ordinairement se trouue le Seigneur du lieu & sa famille pour les voir dancer , quelquesfois le Seigneur les fait dancer deuant son Chasteau qui est le lieu le plus ordinaire , & là luy mesme danse auec sa femme & ses enfans. Pour lors les nobles & les paysans se meslent ensemble; & est à notter que tous les villages de Podolie & Ocranie, sont la pluspart enuironnez de bois taillis, où il y a des cachettes où les paysans se retirent l'Esté , lors qu'il arriue alarme des Tartares , ces taillis peunent bien auoir demie lieuë de large, & bien que les paysans soient suiets presque comme esclaues, ce neantmoins ils ont d'ancienneté ce droit & priuilege d'enieuer en ceste oc-/54/casion , s'ils peuuent dans l'assemblée de la dance vne Damoiselle quand mesme elle seroit fille de leur Seigneur pourueu qu'il le fist auec telle dextérité & adresse que cela luy reüssist bien (car autrement il seroit perdu) & qu'il se puisse enfuir dans ses bois taillis voisins de là, où s'il se peut tenir vingt quatre heures caché sans pouuoir estre descouuert alors il est absous du rapt qu'il a fait, & si la fille qui a esté enleuée le veut espouser il ne la peut refuser sans perdre la teste, sinon il est quitte du crime & on ne Iuy en peut plus faire aucune peine, mais s'il arriue qu'il soit pris dans les vingt quatre heures, on luy couperoit la teste à l'heure mesme sans aucune forme de procez, pour moy en dix sept ans que i'ay esté en ce pays, ie n'ay point ouy parler que cela y soit arriue, bien ay-ie veu les filles faire l'amour aux garçons, & reüssir plusieurs fois, comme i'ay die cy dessus, mais en cestuy-cy il y a trop de hazard: car d'enleuer vne fille par force , puis s'enfuir à la face d'vn compagnie auec elle sans estre atteint, il faudroit auoir de bonnes iambes, ce qui seroit bien difficile sans auoir le mot & intelligence auec la fille , & d'ailleurs les paysans sot plus mastinez à present qu'ils n'estoiét autrefois, & la noblesse aussi y est deuenuë plus hautaine & imperleuse, il y a apparence que lors que l'on a donné ce priuilege aux paysans que c'estoit du temps que les Polonnois en l'election de leurs Roys prenoient celuy qui couroit le plus viste les pieds nuds, comme le plus vaillante & adroit, comme si la vaillance & dextérité d'esprit consistoit en la vitesse & dexterité du corps : & de là est encor yenu comme ie croy, que les nobles font faire serment au Roy , le iour suiuant de son eslection deuant l'Autel, de n'emprisonner aucun noble pour quel crime que ce soit, /65/






horsmis celuy contre l'Estat ou sa personne , apres les vingt quatre heures passées, pour dire qu'ils estimoient fort les personnes quiauoient la disposition de bien courir & d'aller viste, & cela se remarque encor sans comparaison en l'estime qu'ils font des cheuaux vistes, car ils ne regardent qu'à cela, &: les payent ce qu'on veut, pourucu qu'ils courent bien, & c'est à ce que ie croy pour acquerir l'adresse d'atteindre son ennemy quand il fuit, & de fuir vistement quand ils, sont poursuiuis : Puis que nous auons parlé des amours des Rus, disons quelque chose aussi du festin des nopces, & des particularisez qui s'y obseruent.




[Comme se font les nopces.]


Les ceremonies des nopces sont telles, la ieunesse tant de l'vn que de l'autre costé est conuiée , & en suite reçoit ordre du fiancé & de la fiancée de prier tous les parens communs, & d'assister au Wesellé , c'est à dire leurs nopces, & pour s'acquitter de ceste charge on leur donne pour marque à chacun vne couronne de fleurs qu'ils passent à leur bras, auec vne liste de tous les conuiez chez lesquels ils vont le iour de deuant les nopces, marchant deux à deux ; le premier qui porte la parole & fait la harangue à vne baguette en main : ie ne m'arresteray point à vous dire rien des mets, & de combien de sorte de viandes on sert à table, ie diray seulement que la nouuelle mariée estam bien parée à leur mode, sçauoir d'vne lógue robbe de drap brun trainante à terre , garnie de baleine tout autour qui l'a fait espanouyr & bordée de grand passement par dessus moitié soye & moitié laine, la teste descouuerte, les chcueux espandus sur les espaules, seulement le visage descouuert, & sur la teste vne couronne de fleurs selon la saison, son pere ou son frere ou proche pa-/66/ rent la menent ainsi à l'Eglise, vn violon , cornemuse ou cimbale marchant deuant : apres estre mariez l'vn de ses proches parens la prent par la main & la ramene en la maison , auec la mesme musique, ie passe sous silence les resiouyssances qui se font lors au festin des nopces qui toutefois sont extraordinaires, & enquoy ils ne cedenten rien aux autres nations , seulement remarqueray-ie que ce qui les conuie d'autant plus à la desbauche , en laquelle ils sont enclins de leur nature, c'est qu'aux occasions des nopces comme aussi aux Baptesmes de leurs enfans, le Seigneur du lieu leur permet de brasser de la biere, priuilege qui fait qu'ils la boiuent à bien meilleur marché , & auec plus de profusion , car en autre temps il est à noter que les Seigneurs ont des brasseries bannalles où tous les vassaux sont suiets de prendre leur prouision.

L'heure donc estant venue de couchée la mariée , les femmes parentes du marié la prénent & la menent en vne chambre, où ils la despoüillent toute nuë & la visitent de tous costez , iusques dans les oreilles, dans les cheueux, entre les doigts des pieds & autre partie de son corps pour voir s'il n'y a point de sang, d'espingle, ou cotton imbeu de quelque sirop rouge caché sur elle, & s'y ils y trouuoient vne de ces choses les nopces seroient troublées & y auroit grand desordre, mais s'ils n'y trouuent rien ils Iuy vestent vne belle chemise de cotton toute blanche & neufue, puis la couchent entre deux draps , & font venir le nouueau marié a la desrobée pour venir coucher auec elle, & quand ils sont ensemble ils tirent le rideau, cependant la pluspart de ceux qui assistent aux nopces viennent à la chambre auec la cornemuse, dançans chacun vn verre à la main , les femmes sautant & dançans en cla-/67/quettans des mains, tant qu'ils ayent de tous poincts confommé le mariage: & dans cette beureuse conioncture si elle fait quelque figne de ioye aussitost tout l'asséblée saute, & battát des mains hausse les cris de resiouyssance, les parens du marié sont tousiours en sentinelle autour du lict pour escouter ce qui se passe attendát à tirer le rideau que la farce soit ioüée, & ils viennent lors luy donner la chemise blanche , & s'ils trouuent en celle qu'elle luy ostent les marques de sa virginité elles en font retentir toute la maison par les cris excessifs de ioye & de satisfaction que toute la parenté en tesmoigne, & en suite lors que l'on l'habille & coiffe, c'est à la mode des femmes au nombre desquelles elle est receuë, c'est à dire, la teste couuerte; ce qui est seulement permis à celles qui ont acquis ceste qualité , car les filles ny portent iamais autre coiffeure que leurs cheueux & le tiendroient à deshonneur.

Le lendemain il se ioüe vne autre farce non moins plaisante , & qui doit sembler extraordinaire à ceux qui ne l'ont point veuë, qui estqu'ils passent vn bastó dans les deux manches de la chemise, la tournent à l'enuers, & la pourmenent en forme de baniere par les ruës de la ville auec grande solemnité comme vn drapeau portant les inarques honorables du combat , afin que tout le peuple soit tesmoin & de sa virginité & de la virilité de son mary, tous ceux de la nopce suiuent auec les instrumens de musique chantans & dansans mieux que iamais, & en cette procession les ieunes gens menans chacun vne des filles de la nopce par la main font tout le tour de la ville, toute la populace accourt à ce bruit là les suiuant iusques à ce qu'ils soient de retour au logis du nouueau marié.

Que si au contraire les marques d'honneur ne si ren-/68/controient point, chacun iette son verre à terre, les femmes cessent de chanter, car la feste est troublée & les parens de la fille confus & diffamez ; & dés lors les nopces finissent, puis font mille rauages dans le logis , font des trous aux pots qui ont serui à cuire la viande, escornent les gobelets de terre dans lesquels ils ont beu, mettent au col de la mere de la fille vn colier de cheual, puis la font mettre au haut bout & luy chantent mille chanfons sales & vilaines , luy donnant à boire dans vn de des gobelets escornets, & luy font mille reproches de n'auoir pas assez veillé à la conseruation de l'honneur de sa fille, en fin apres luy auoir dit toutes les iniurcs infames dont ils se sont pu aduiser chacun se retire chez soy honteux d'vne si fascheuse rencontre, particulierement les parens de la mariée se tiennent comme cachez en leurs maisons, d'où ils sont quelque temps sans sortir à cause de la confusion ou cette fascheuse aduanture les a iettez; Quand au marié il est à son choix de la retenir ou non , mais aussi s'il si resoult il faut qu'il s'appreste à souffrir toutes les iniures qu'on luy voudra faire pour ce suiet.

I'adiousteray encor sur ceste matiere ce mot touchant les mœurs de leurs femmes, & leur rendray cet honneur d'estre chastes à ieun , mais la liberté qu'elles y ont de boire l'eau de vie & l hydromel les rendroit sans doute de facile accez , n'estoit qu'elles craignent d'encourir la mocquerie publique , & le deshonneur que les filles reçoiuent, comme il a esté dit cy dessus, si elles se veulent marier, sans posseder toutes les marques de la virginité.

Auant que finir ce discours ie diray quelque chose des ceremonies qu'ils obseruent à Pasque, C'est que le Same-/69/dy Sainct, il vont à l'Eglise (qu'il nomment Cerkeil) pour assister aux ceremonies qui s'y font qui est de mettre la figure de nostre Seigneur dans vn sepulchre d'où il la tirent auec beaucoup de solemnité, laquelle representation ou ceremonie est ant finie, vn chacun tant hommes, femmes, que garçons & filles , se vont mettre à genoux deuant l'Euesque (qu'ils appellent Wladik) & luy presentent va œuf peint de rouge ou iaune en luy disant ces mots Christos vos Christ, & l'Euesque le releuant luy respond Oystinos vos Christos, & baile en mesme temps les femmes & les filles, de façon que Monsieur l Euesque en moins de deux heures amasse plus de cinq ou six mille œufs , & a la satisfaction de baiser les plus belles femmes & filles qui sont dans son Eglise, il est vray que cela luy seroit en quelque façon incommode &: repugnant de baiser les vieilles, mais il a l'adresse & dexterité de les distinguer : car les visages qui ne luy agréent pas, il ne leur donne que sa main à baifer : Le Metropolite nommé Moquilla , qui est le chef de tous les Euesques, qui pratiquoit à Kiow , ce que ie viens de dire aussi bien, que les plus petits Curez qu'ils appellent Dospodé.

Durant huit iours il ne faut point marcher par les ruës sans auoir quantité de ses œufs peint, pour donner à tous ceux que vous rencontrez de vostre cognoissance, & luy difant les mesmes mots qu'on dit au Wladik ou Dospodé , alors l'amy ou l'amie en respondant de mesme que dessus, ils s'encre accollent & baisent, & celuy ou celle qu'on a salué est obligé en mesme temps de donner vn autre œuf en recommençant la mesme ceremonie.

Voyez vne autre gaillardise qui se pratique le Lundy /70/ de Pasque de grand matin, c'est que plusieurs garçons s'en vont ensemble par les ruës, & toutes les filles qu'ils rencontrent ils les prennent & les menent au bord d'vn puits pour les baigner en leur iettant cinq ou six sceaux d'eau sur la teste afin qu'elles soient moüillez par tout le corps, & se ieu là n'est permis qu'auant midy.

Le Mardy suiuant les filles ont leur reuenge mais auec plus. d'astuce, plusieurs filles se cachent en vne maison qui ont chacun vne cruche d'eau preste, cependant ont vne petite fille attitrée qui est en sentinelle qui les auertit par vn certain cry lors qu'elle voit passer'vn garçon, & au mesme temps toutes ses filles sortent à la rue & saisissent le garçon auec de grandes huées, ce qui estant ouy des voisins toutes les filles courent au secours, & pendant que deux ou trois de plus fortes filles le tiennent , les autres luy iettent toutes leurs cruches d'eau sur le col, & ne le laissent point aller sans le lauer comme il faut auant qu'il leur eschappe; Voila les passe temps des iours de Pasques des garçons & des filles: Mais les hommes ioüent vn autre ieu le Lundy de Pasque , c'est qu'ils vont en troupe le matin au Chasteau trouuer leur Seigneur , qui les attend auec deuotion; & apres qu'ils luy ont fait de profondes reuerences, vn chacun s'approche de luy, & luy presente des poulets ou autre sortes de volailles , le Seigneur en recognoissance de ses offrandes, Regalle ses subiets auec de l'eau de vie, & pour cet effect en fait deffoncer vne piece qui y fait mettre sur le cul au milieu de la Court, alors tous les Paysans l'enuironnent en ce mettant en rond, puis le Seigneur vient auec vne grande cueiller à pot, & l'emplissant d'eau de vie en boit au plus ancien de la troupe, puis donne ladite cueil-/71/ler à celuy à qui il a beu, ainsi de l'vn à l'autre tous boiuent , puis recommencent tant qui ne reste plus rien dans la pièce , & si la pièce est vuidée auant le soir (ce qui arriue assez fouuent) il faut que le Seigneur y face apporter vn autre piece pleine en la place de la vuide, car il est obligé de les traiter de la sorte iusques au Soleil couchant si les Paysants peuuent tenir bon , car apres le Soleil couché on sonne la retraite, ceux qui se portent bien s'en retournent en leurs maisons sinon il se couchent à la ruë & dorment iusqu'à ce qu'ils s'esueillent, si ce n'est que la charité de leurs femmes ou enfans qui les mettant sur vne ciuiere les portent en leurs maisons, mais ceux qui ont trop remply leur pance restent dans la court du Chasteau à dormir leur souls , c'est chose odieuse de voir ses malheureux yures de la sorte, sans auoir mangé aucun morceau de pain , se rouller dans leurs saletez comme pourceaux , & ay veu vn de ses infames que l'on portoit mort sur vn chariot, & pour lors il n'estoit pas plus de deux heures apres midy ; Voila d'estranges coustumes, qui sont perir les hommes malheureusement , & combien encor est brutal le Prouerbe qu'ils ont tousiours en la bouche, il vaut autant ne boire que de l'eau si on ne s'en sent : Ces peuples ont peine à dormir apres leur repas ordinaire , mais quand ils sont yures, ils dorment auec vn profond sommeil, en telle sorte que le matin ils ne se souuiennent plus du iour precedent , l'yuresse leur faisant tellement perdre l'esprit qu'il ne leur reste que la semblance d'homme: C'est dans ses occasions queceux qui ont dessein d'attraper quelque chose d'eux par presents, font semblant de s'yurer auec eux , & lors qu'ils les voyent gaillards de la /72/ boisson (car en cet estat ils sont tres liberaux,) ils leurs demandent quelque chose qu'il leur plaist, & aussi tost leur est accordé, & liuré à la mesme heure; Ce que le receuant prent & l'enuoye hors de la maison, mais le matin ils se trouuent fort estonnez , car ne se ressouucnant & ne trouuant plus ce qu'ils ont donné le iour d'hier en deuiennent triste, regrettant sa prodigualité, toutefois se console de surprendre quelque autre de la mesme sorte pour se recompenser de sa perte.




[Medecine des Cosaques.]


Puis que nous sommes sur le discours de nos Rus ou Cosaques, disons ce qui nous en reste de connoissance, & quelque chose de leur maniere d'agir en plusieurs rencontres & occasions: i'ay veu des Cosaques estre malades des fiéures, & pour se guerir ne prendre autre chose qu'vne demy charge de poudre à canon & la deffaire auec demy demiart d'eau de vie, & le tout bien broüillé le boire puis s'aller coucher là dessus, & ne se leuer le matin qu'auec vne parfaite santé; i'auois vn cocher à qui ie l'ay veu faire plusieurs fois , & qui s'en est guery souuent par le moyeu de ceste drogue, dót tous les Medecins & Apothicaires ne s'aduiseroient iamais : i'en ay veu d'autres prendre de la cendre & la mesler auec de l'eau de vie deffaite, comme dessus & la boire & faire le mesme effet, ie les ay veus plusieurs fois estre blessez decoups deflesches , & estát loin des Chirurgiens se penser auec vn peu de terre deffaite dans le fond de leur main auec vn peu de leur saliue, dont ils se guerissoient aussi bien qu'auec le meilleur baume, ce qui monstre que la necessité ingenieuse paroit aussi bié en ce pays qu'en tout autre, cela me fait souuenir d'vn Cosaque que ie trouuay vn iour en la riuiere de Samar, lequel faisoit boüillir du poisson dans vne Gamelle /73/ de bois (que les Polonnois & Cosaques portent derriere l'arçon de la selle pour abbreuuer leurs cheuaux,) & pour cet effect il faisoit chauffer des galets au feu qu'il iettoit dans vn plat & ce qui reiteroit tantde fois que l'eau boüilloit & que le poisson fut cuit, inuention qui d'abord semble grossiere, mais qui neantmoins ne manque pas d'esprit.

Il me souuient d'auoir parlé cy deuant d'vne maladie qu'ils appellent goschest à laquelle ils sont suiets & dont il ne sera hors de propos de dire vn mot.

Les personnes qui en sont affligées (que les François appellent coltons) demeurent vn an perclus de tous leurs membres, comme paralitiques, mais auec de grádes douleurs par tout les nerfs, de sorte qu'ils ne font que crier: apres vn an passé il leur arriue en vne nuict vne grande sueur de la teste, en sorte que le matin ils, trouuent tous leurs cheueux collez ensemble, & sont larges & semblables à vne queuë de moruë, pour lors le malade se sent fort soulagé, & quelques iours apres se trouue guery, & dans la meilleure santé qu'il ait iamais esté , sinon qu'il a ses cheueux vilains à voir & ne sçauroit se peigner, & s'il leur aducnoit de les coupper au bout de deuxiours l'humeur qui se purge par les pores des cheueux leur tomberoit sut la veuë & deuien droient aueugles.

Ils tiennent entr'eux cette maladie incurable, mais i'en ay gueri heureusement plusieurs en les traittans comme l'on fait les verollez en France, quelques vns se voyans attaquez de se mal passent quelque temps en pays estranges & changent d'air, qui est vn autre remede qui les guerit insensiblement au reste ce mal ne se gaigne point pour boire dans vn mesme verre : mais bien quand /74/ vn homme couche auec vne femme qui en est affligée , le mary le donne à sa femme, & la femme au mary, les Medecins en font distinction, l'vn masle & l'antre femelle, & disent aussi que des vieilles Baba, comme ils parlent empoisonnent les hommes, & leur donnent ce mal en leurs faisans manger de certains tourteaux, d'autres encor le donnant par le parfum d'vne eau chaude: en sorte que celuy qui en reçoit la fumée en a le cerueau offencé, & en est pris peu de temps apres, il y a des enfans qui naissent auec leurs cheueux collez, mais c'est bon signe: car à mesure qu'ils croissent cela se decolle, & ces enfans ne sont plus susceptibles de gaigner ce mal par apres.

Ie diray de plus pour vne autre chose remarquable de ce pays que le long du riuage du Boristhene se voyent nombres infinies de mouches: au matin on envoit de communes non mal saisantes; à midy de grosses comme lé poulce, qui tourmentent fort les cheuaux, & leur enleuent le cuir, de sorte qu'ils en sont tous ensanglantez, mais le soit c'est encor pis le long de ce fleuue, pour les mouquestes, & les maringoüins, ou l'on ne peut dormir sans vn Polné comme les Cosaques le nomment, qui est comme vne petite tente sous laquelle ils dorment pour se garátir de ces animaux, & sans quoy ils se trouueroient le matin la face tonte enflée ; i'y ait esté vne fois pris, & en puis parler, ie fus bien trois iours auant que mó visage reuint à son premier estat ie ne pouuois quasi voir, ny ouurir les yeux, cat mes paupieres estoient toutes enflées, c'estoit chose monstrueuse que de me voir ; mais comme i'ay dit les Cosaques ont vn Polené qui est fait de cette sorte : c'est qu'ils coupent quinze petites fourches de bois de coudrette, de la grosseur du doigt & longues de deux pieds & demy /75/ ou enuiron, on les fiche en terre loin l'vn de l'autre de deux pieds, & en large de pied en pied, puis par dessus mettent cinq trauers de coudre appuyées sur des sourchettes, derechef ils y mettent cinq autres dessus appuyées sur les trauers & lient letoutensemble auec de la ficelle, puis par dessus mettent vn linceul de toile de cotton qui est fait pour ce suiet & cousu sur cette mesure qui couure non seulement le dessus, mais aussi toutes les parois, auec vn grand pied & plus de pendanr, que l'on retrousse dessous le matelas ou lict, de peur que les mouches ne passent, &






ainsi couchent facilement deux , il n'y a que des principaux Officiers qui couchent ainsi, car tous n'ont pas la commodité d'auoir cette petite tente: quand ils voyent la /76/ pluye il se couurent ainsi comme il se voit en cette figure suiuante dont la simple representation donnera plus d'intelligence que le discours, en vn mot on en est si fort persecuté en ce pays là, qu'il faut continuellement faire du feu afin de les chasser par la fumée.

A B C D E F G est le Pollené couuert de toile, H I & L M sont deux fourches sur lesquelles on a posé la perche, I L qui soustien le tapis de Turquie qui est fait de fil retors que la pluye ne peut percer, & par ce moyen sert de toict au Pollené.

Des mouches venons aux sautcrelles qui y sont aussi en si grande abondance qu'elles me faisoient souuenir du fleau que Dieu enuoya autrefois en Egypte , lors qu il voulut affliger Pharao: i'y ay veu ce fleau plusieurs années consecutiues, particulierement en 1645. & 1646. ces animaux donc n'y viennent pas seulement par legions, mais par nuées qui ont de longueur cinq ou six lieuës, & de largeur deux ou trois, & d'ordinaire viennent du costé de Tartarie, cela arriue quand le Printemps est sec, car la Tartane & son Orient qui est la Circassie, Bazza, & Mangreline en sont peu d'années exéptes, cette vermine estant chassée d'vn vent d'Est ou de Sudest les conduit en ces contrées qui les affligent, de façon qu'elles leurs mangent tous leurs grains & herbes encor qu'ils soient verds, de sorte que où ils passent & posent, ils moissonnent tout en moins de deux heures, dont s'ensuit cette grande & cherté de viure, & si les sauterelles restenten ce pays au temps de l'Automne & au mois d'Octobre, qui est le temps qu'elles meurent apres auoir pondu chacun bien trois cens œufs qu'ils esclosent au Printemps ensuiuant s'il est sec, comme i'ay dit, ils en sont affligez trois cens /77/






fols d'auantage: mais s'il est pluuieux au temps qu'elles commencent a s'eselorre ils perissent & eh font garantis pour cette année là , s'ils ne viennent d'ailleurs c'est vne chose qui ne se peut aisément exprimer que leur nombre , car l'on en voit l'air tout remply & offusqué, & ne sçaurois vous mieux representer leur voltigement qu'alors que vous voyez en vn temps nebuleux la neige tomber par petit floquets estant demenez ça & là au gré du vent, & lors qu'ils posent à terre pour pasturer on en voit la compagne toute couuerte & l'on entend aussi vn certain murmure qu'ils font en mangeant , & là en moins d'vne heure ou deux elles rongent tout iusques à la terre, puis se releuans se laissent emporter où le vent les conduit, & dans la plus grande clarté du Soleil lors qu'ils volent, l'on ne voit pas plus clair que si le Ciel estoit couuert de gros nuages. En l'an 1646. au mois de Iuin ayant resté deux semaines en vne nouuelle ville /78/ nommée Nouogrod, cù ie faisois bastir vne citadelle, ie fus estonné d'y en voir vne si grande multitude, car c'estoit vne chose prodigieuse de les voir, parce qu'en ce quartier ils y estoient nez en ce Printéps là & ne pounant encor bien voller, la terre en estoit toute couuerte, & i'air si remply que ie ne pounois manger dans ma chambre sans chandelle, toutes les maisons en estant pleines, mesmes les escuries, estables, chambres, garniers , voires iusques dans les caues où ceste vermine couroit, ie faisois brusler de la poudre à canon auec du snulphre pour les chasser : mais tout cela n'y seruoit de rien , car quand on ouuroit la porte vn nombre infiny entrpit, & l'autre sortoit tousiours voltigeant çà & là, & c'estoit chose importune lors que l'on alloit dehors de ce voir heurté de ces animaux en la face, tantost sur le nez, tantost sur les yeux & aux ioües, si bien que l'on n'auroit sceu ouurir la bouche sans qui y en fust entre quelques vnes, mais cela n'estoit rien, car lors que l'on vouloit manger ces animaux ne vous donnoient aucun repos , car si on pensoit couper sur son assiette vn morceau de viande on coupoit aussi vne sauterelle en mesme temps, & à peine pouuoit-on ouurir la bouche poury porter vn morceau qu'il falloit aussi incontinent cracher vne sauterelle, en fin les plus entendus demeuroient confus dans celle multitude innombrable , & telle qu'il est impossible de la bien exprimer ; & pour cela bien representer il faudroit l'auoir veuë comme moy, apres donc auoir tout gasté par l'espace de deux semaines en ce pays là, & estans deuenuës plus fortes pour voler plus loin, vn vent les enleua & les tira de ces quartiers , & furent ailleurs faire pareil rauage : ie les ay veuës le soir, lors qu'elles sont assises pour se gister, les /79/ chemins en estre couuerts de plus de quatre poulces d'espais les vnes sur les autres, de sorte que les cheuaux ne voulaient point marcher par dessus qu'à grands coups de foüet, les oreilles dressées, ronflants & ne passant qu'auec grande crainte, les roües de nos chariots & le pied de nos cheuaux escrasans ces animaux il en sortoit vne odeur si puante quelle offençoit noa seulement le nez, mais aussi le cerueau, pour moy ie ne pouuois souffrir ceste puanteur, sans mettre premierement laue le nez de vinaigre, & en tenir continuellement vn mouchoir moüillé pour le sentir. Les pourceaux y fondeurs orges & en mangent auec grande delicatesse & s'en engraissent, mais personne ne veut máger de cet engrais, seulement à cause que ceste vermine qui leur fait tant de mal esten horreur entre eux: au reste voicy comme ces animaux le procréent & multiplient, ils demeurent en la contrée où ils se rencontrent mois d'Octobre, & auec leurs queuës font vn trou en terre, & après auoir pondu dans leur trou chacun 300. œufs, & les auoir recounerts auec leurs pieds ils meurent, car ceste vermine ne veit iamais plus de six mois & demy, & encor que pour lors les pluyes vinffent, pour cela les œufs ne perissent point, ny mesme le froid pour grand & rigoureux qu'il soit ne leur apporte aucun dommage , ains s'y cóseruent iusques au Printemps, qui est viron à la my Auril où le Soleil eschauffant la terre ils eselosent, & vont sautant par tout où ils peuuent, & sont bien six femaines sans pouuoir voler, & ne s'esloignent encor pas bien loin du lieu où ils sont nez: mais estans plus fortes & capables de voler ils prénent l'essor où le vent les códuit: Si au temps qu'ils commencent à voler le vent de Nordoüest regnoit, il les meneroit toutes abismer en la mer /80/ noire, mais si le vent est d'autre part, il les emporte dans le pays où ils font la ruine qu'auons dite, que si au temps qu'ils cómencent à esclorre les pluy es arriuent, & durent seulement huit ou dix iours continuels tous leurs œufs perissent, & de mesme l'Esté s'il arriue huict ou dix iours de pluye continuelle toutes ces sauterelles meurent sur la terre, ils ne peuuent plus voler, & par ce moyen les habitans du lieu en sont garantis ; mais si l'Esté est sec (ce qui est le plus ordinaire) ils en sont tourmentez iusques à ce que ceste vermine meure qui est en Octobre, c'est ce que i'ay remarqué en ces contrées plusieurs années touchant ces sauterelles qui sont grosses cóme le doigt & longues de trois à quatre poulces. Il m'a esté rapporté eu ce pays par ceux qui sçauent bien les langues qu'il y a escrit sur leurs aisles en lettres Caldeennes, Boze Gnion, en François fleau de Dieu, ie m'en rapporte à ceux qui me l'ont dit & qui sçauent la langue: passons maintenant à ce que i'ay trouué de plus remarquable au de là du Dnieper où il y a deux riuiercs, l'vne delquelles s'appelle Sula & l'autre Supoy qui toutes deux se rendent dás le Nieper entre lesquelles riuieres se trouuent de petits animaux qu'ils appellent en leurs langues Bobaques, [Bobaques, sont petits animaux qui sont faits comme lapins de Barbarie.] qui approchent de la forme & hauteur des lapins de Barbarie qui n'ont que quatre dents, à sçauoir deux en haut & deux en bas, de poil & couleur de blereau, ils se retirent dans terre comme les lapins, & au moisd'Octobre ils font leurs retraites dans leurs taniers, dontils ne sortent qu'à la fin d'Auril, auquel temps ils courent la campagne pour cercher leur vie, & passent ainsi l'Hyuer dans terre & mangent ce que ils ont amassé l'Esté, ils dorment long temps, & sont fort œconomes, ayant vn certain instinct de faire leurs pro-/81/sions; en sorte que l'on diroit qu'ils ont des esclaues parmy eux, car ceux qui sont parcsseux ils les font coucher sur le dos, & leurs chargent sur le ventre vne grande poignée d'herbeseche que le Bobaque tient embrassée de ses pattes, & pour plus proprement parler de ses mains, car ces animaux s'en aident presques comme les singes des leurs, puis les autres la trainent par la queue iusques à l'entrée de leur tanier, & ainsi cet animal leur sert de traineau, & de là luy font porter l'herbe dans leurs cachettes: ie les ay veuës plusieurs fois faire ce mesnage , & me fuis arresté par curiofué à les contempler des iournées entieres & mesme i'ay fait fouyr iusques dans leurs tanieres pour voir leurs appartemens, & i'ay trouué force trous, separez comme par petites chambrettcs, les vnes sont leurs magazins, d'autres leurs seruent de cimetiere & de sepulchres où ils retirent leurs morts, & les autres sont appliquez à quelque vsage particulier : ils logent huit ou dix mesnages enscmble, & ont chacun leur demeure à part où ils viuent auec grande police , & leur république ne cede en tien à celle des mouches & de fourmis dont on à tant escrit. I'adiousteray que ces animaux sont tous Hermaphrodites & estans pris ieune au mois de May sont faciles à appriuoiser , ils ne coudent pas plus au marché d'vn fol ou six liarts, l'en ay nourry plusieurs, & sont iolis dans la maison & donnent autant de plaisir que feroit vn singe ou vn escureul, & mangent mesme pasture & mesme sorte de nourriture.

I'oubliois à dire que ces animaux sont fort rusez, car ils ne sortent iamais qu'ils n'enuoyent vne sentinelle perduë qu'ils posent sur quelque eminence pour aduertir les autres pendant qu'ils sont à pasturer, & lors que la sentinelle /82/ apperçoit quelqu'vn, elle se dresse sur les pieds de derriere & siffle, par ce signal ils s'enfuyent tous dans leurs fort & elle apres, & y demeurent autant de temps qu'ils penseot que le monde soit passé auant que de ressortir, la distance de ses deux riuieres de la Sula & Supoy, n'est pas plus de six lieuës, & du Nieper iusques aux confins de Moscouie, n'est pas plus de quinze à vingt lieuës de distance, là où se trouuent ces animaux qui viuent comme i'ay dit, & ne s'en trouue point ailleurs, il ne fait pas bon galoper en ces quartiers la, parce que tout cela est plein de petits trous (comme est vne garenne) les cheuaux les rencontrant sous leurs pieds tombent & sont en danger de se rompre les iambes, & i'y ay esté pris plusieurs fois, les paysans les chassent en May & Iuin en ceste façon ; Ils iettent cinq ou six sceaux d'eau dans leurs tanieres, ce qui les force de sortir & mettent vn sac ou vn filet à la gueulle du tesnier où ils se prennent; les petits tant priuez qu'ils sont ne peuuent oublier leur naturel, & au mois d'Octobre si on ne les tient attachez, ils se ternssent dans la maison, & se vont cacher pour dormir long temps, & peut estre qui les laisseroit faire ilsdormiroient six mois entiers comme font les lerots & marmottes, les miennes y ont esté quelquefois bien deux semaines, & aptes les auoir bien cherchées on trouuoit vn trou que ie faisois fouyr pour les reprendre & ie les trouuoicnt comme toutes sauuagcs.

Il le voit aussi en ces quartiers là de certaines cailles qui ont les pieds bleus, & mortelles à ceux qui en mangent.

I'ay aussi rencontré dans les campagnes desertes vers les Porouys le long du Nieper, vne certaine beste de hauteur comme vne chévre, mais le poil fort delié & ras, & /83/ qua si doux comme du satin lors qu'elle a mué, car apres son poil deuient plus grossier, & est de couleur chastain, non tant que la chévre, cet animal portedeux cornes blanches bien luisantes, il le nomme en langue Russe Sounaky il a les iambes & les pieds fort déliez , il n'a point d'os au nez & quád il paist il marche en arriere, & ne peut paistre autrement, i'ay mangé de cet animal dot la chair est aussi bonne que celle d'vn chévreil, & les cornes que i'en garde par rareté sont blanches, luisantes & polies.

En ces mesmes quartiers se trouuent des cerfs, biches, chévreux qui vont par bandes, comme aussi des sangliers d'vne monstreuse hauteur, des cheuaux sauuages [Cheuaux legers.] qui vont par troupes de cinquante ou soixante, & qui nous ont bien souuent dóné l'alarme, car de loin nous les prenions pour Tartares, ces cheuaux ne valent rien au travailler, les ieunes estans appriuoisez, ne valent , non plus rien à travailler, mais seulement à manger, la chair en est fort delicate, plus tendre que du veau, mais à mon goust elle n'est pas si plaisante & est fade. Ces peuples qui mangent du poyure comme nous faisons des pois leur faisoient perdre cette douceur, auec leurs espiceries: pour les vieux comme ils ne se peuuent appriuoiser ils ne sont propres qu'à porter à la boucherie où s'y vend la chair aussi ordinairement que celle de bœut & de mouton: D'ailleurs ils ont les pieds gastez, car la corne leur serre si fort les pieds qu'il sont renfermez pour n'estre point parez, & pour ce suiet ne peuuent pas bien courir, ce qui monstre la prouidence de Dieu bien clairement, & que cet animal est tout a fait destiné pour le seruice de l'homme, & que lors qu'il est hors de ses mains il deuient comme impuissant & inhabile à la course. /84/

Il se trouue aussi le long de ces fleuuee des oy seaux qui ont vne si grande gorge, que dedans ils y ont comme va estang où ils conseruent du poisson viuát afin de le manger au besoin: de cette mesme espece i'en ay veu aussi aux Indes: les autres oyseaux quiy sont plus remarquables & en plus grande quantité sont les gruës qui y sont en tres grand nombre ; pour les buffles & grandes bestes ils se trouuent sur les confins de Moscouie, comme aussi les liévres blancs & les chats sauuages, il se voit aussi en ce pays, mais du costé de Valaquie des moutons à la grande laine, qui ont la queue plus courte que les ordinaires, mais aussi beaucoup plus large en forme de triangle, il s'en est trouué dont la queuë pesoit plus de dix liures, elle a d'ordinaire plus de dix poulces de diametre, & de longueur vn peu plus venante en pointe toute pleine d'excellente graisle: On y voit aussi chez les Seigneurs du pays des chiens des chcuaux Tarantes, c'est à dire, marquetez comme des Leoparts, qui sont beaux & agreables à voir ils en font tirer leurs carrosses quand ils vont à la Cour.

Toute l'incommodité de ce pays d'Ocranie c'est que le sel y manque, & pour suppléer à ce deffaut on leur en apporte du Pocouche qui est vne contrée qui appartient aux Polonnois aux confins de Transiluanie de plus de quatre vingts ou cent lieuës loin , comme il se remarquera dedans la carte, auquel pays tous les puits sont d'eau salée qu'ils font boüillir comme nous faisons le sel blanc, & en font de petits pains gros comme le poulce & long de deux poulces, & en donnent 300. de ses petits pains pour vn sol, ce sel est fort agreable à manger, mais ne salle pas tant que le nostre, il en font d'autre auec du /85/ bois d'aulne & de chesne, qui est fort bon à manger auec le pain, il appelle ce sel Kolomey, ils ont aussi autour de Cracouic des mines de sel beau comme cristal, ce lieu ce nomme Wieliczka, il y a aussi manque en ce pays de bonnes eaux, ie croy en partie que c'est cela qu'il leur cause les goschets qui est la maladie dont nous auons parlé cy dessus.

Et outre que ces contrées soient par la mesme hauteur que la Normandie , neantmoins le froid ne laisse pas d'y estre beaucoup plus rigoureux & aspre, qu'ils ne sont icy comme nous allons entendre : Entre les choses qui sont en consideration en ces pays là , le froid qui en quelques années se fait ressentir si grand, si rigoureux & si violent qu'il se rend du tout insupportable, non seulement aux hommes, & principalement à ceux qui suiuent & composent les armées mais aux brutes mesmes, comme aux chouaux & autres animaux de seruice: & ceux qui sont attaquez de sa violence quand ils ne sont en danger de perdre la vie ils en sont quittes à bon marché, quand il ne leur couste que quelque partie de leur corps, & ne perdent que les doigts tant des mains que des pieds, le nez, les ioües, & les oreilles , & mesme le membre que par pudeur ie n'ose nommer, la chaleur naturelle desquelles s'esteint quelquesfois en vn moment, & meurent de gangrené, & quelque fois aussi se rencontre plus forte & guarantit les susdites parties de mortification subite, mais ne peust empescher n'estant point aidée qu'il ne leur arriuc des chancres qui sont aussi cuisantes que ceux qui sont causes d'vne humeur bruslante & maligne , & qui me fist voir estant en ses pays là que le froid n'estoit pas moins cuisant ny puissant à destruire /86/ toute chose comme le feu à les consumer, le principe & commencement de ces chancres est si petit qu'à peine ce qui fait douleur esgale & vn pois mais en peu de iours, voire quelque fois en peu d'heure il se grandit & s'espand si fort qu'il perd toute la partie, & c'est de cette façon que deux personnes dont i'ay cognoissance perdirent à moins de rien par la gelée leur plus delicieuse partie.

Quelquefois & le plus souuent il saisit: les hommes si fort & si viuement qu'il est du tout impossible d'en eschaper, mais particulierement quand l'on n'a point vsé de precautions & internes & externes , & la maniere dont on en meurt est double : L'vne est tres prompte, parce quelle est violente, & qui neantmoins peut estre dite douce parce que l'on ne souffre long temps, & que l'on meurt en dormant : Car estant en campagne soi à cheuai, en chariot ou en carrosse, si l'om n'a les precautions necessaires, & que l'on ne soit bien vestu & fourré & mesme que l'on n'aye assez de force pour resister à des froidures si rigoureuses, le froid saisit les extremitez des pieds & des mains, & en suite tout le reste desdites parties de telle forte, qu'apres que l'on est tombe dans vne insensibilité d'icelle l'on est prins d'vn assoupissement qui tient quelque chose de la Lethargie , & en cet estat l'on a des enuies extrémes de vouloir dormir , laquelle si l'on vous laisse suiure vous dormez voirement, mais c'est d'vn dormir dont vous ne resueillez point: mais si vous ou ceux qui sont aupres de vous, faites vostre possible de vous esueiller vous euitez la mort & c'est de cette façon que m'en ayant veu fort prest ie l'ay euité par plusieurs fois : car mes seruiteurs qui estoient plus robustes & plus accoustumées à semblables iniures de l'air me /87/ voyans sommeiller me resueilloient: L'autre façon d'en mourir quoy quelle ne soit point si prompte est pourtant si cruelle & si difficile , voire si impossible à supporter quelle iette ceux qui la souffrent à deux doigts prests de la Rage. Voicy donc ce qui arriue & mesme aux plus robustes, le froid saisit le corps au droit des rains, & tout à l'entour de la ceinture, & aux Caualiers au dessous de la cuirasse, & les estraint & serre si fort en ces endroits qu'il leur gelle toutes les parties du ventre , mais principalement, l'estomach & les boyaux d'où s'ensuit que quoy qu'ils ayent tousiours faim, s'ils mangent voire les viandes les plus aisées à digerer comme boüillons & pressis, quand ils en peuuent auoir ; ils sont contraints de les reiettrr aussi tost qu'ils les ont eu prinses auec des douleurs si violentes , & des coliques si insupportables qu'il est impossible de l'exprimer: car ceux qui en estoient saisis & malueuës estoient en continuelles plaintes qu'accompagnoient de frequenter, & fortes exclamations que l'on leur arrachoit & deschiroit tous leurs boyaux , & toutes les autres parties de leur venue. Ie laisse aux plus doctes Medecins d'examiner la cause de si grandes & si horribles douleurs, & comme cela n'est pas de mon subiet ie me contenteray de rapporter ce que i'en ay veu à l'aide de la curiosité de quelques vns de ce pays là ; qui desireux de voir le produit d'vne si forte & si violente maladie en firent ouurir quelques vns des morts ausquels ils trouuerent la plus grande partie des boyaux noirs, bruslez & comme colez ensemble, ce qui leur fit voir que semblables maladies sont ordinairement sans remedes, & qu'à mesure que ces entrailles se gastoient & gangrenoient à mesure aussi estoient-ils /88/ forcez se plaindre & crier iour & nuict sans repos, ce qui rendoit leur mort cruelle, longue & sans intermission.

Ce fust de ces extrémes froids que nous fusmes attaquées l'an 1646. lors que l'armée Polonnoise entra dans Maskouie à dessein d'y attendre le retour des Tartares, qui y estoient entrez pour les combattre & retirer de leurs mains tous les prisonniers qu'ils auoient faits, car le froid est si bruslant & si excessif que nous fusmes contraints de leuer le camp d'où nous l'auions planté , auec vne perte de plus de deux mil personnes, dont vne bonne partie en mourust , aussi cruellement qu'il est dit cy dessus & l'autre demeura estropiée, & non seulement se froid tua ainsi les hommes , mais aussi les cheuaux , quoy que sans comparaison bien plus robustes & plus forts: car en cette campagne il en demeura plus de mil qui ne peurent iamais marcher apres estre saisis de ce mal, & entre ceux là les six cheuaux de la cuisine de Monsieur le Lieutenant General Potosk, qui presentement est le Generalissime & Chastellain de Cracovie, & cette froidure surunt lors que nous estions proche de la riuierede Merlo qui se degorge dans le Boristhene, les remedes dont l'on se sert ordinairement ne regardent que la precaution, & ne consistent qu'à se bien couurir & munir de toutes choses qui eschauffent & qui puissent empeschet vn froid si violent: quand à moy à cette fin estant en chariot ou Carrosse ie tenois vn chien sur mes pieds pour me les eschauffer, & ie les couurois ou d'vne grosse couuerture de laine ou d'vne peau de loup , & lauois ma face auec de bon esprit de vin comme aussi mes mains & mes pieds, lesquels i'enuelopois d'vn chausson ou au-/89/tre instrument imbu de la mesme liqueur que ie laissois seicher destus, & par ces moyens & l'aide de Dieu i'ay euité tous les accidents dont il est fait mention cy dessus ausquels l'on est plus subiet quand l'on ne boit ou mange aucun aliment chaud comme est celuy qu'ils ont accoustumé de prendre trois fois le iour qui estcomposé de biere chaude auec vn peu de beurre, du poyure , & du pain qui leur tient lieu de potage , & qui leur munist les entrailles contre le froid.




[Comme l'on Estit le Roy.]


Le Roy Sigismond troisiéme, estant mort l'Archeuesque de Gnesne prend la place du Roy , pour presider & ordonner vne conuocation qu'il fait tenir à Varsouie; deux ou trois semaines apres la mort dudit Roy : tous les Senateurs ne manquent à s'y trouuer pour deliberer & conclurre du temps & du lieu ou se fera l'Eslection d'vn nouueau Roy. Ce qui estant arresté entr'eux , chacun Senateur retourne à son Palatinat pour y faire tenir sa petite Diette qui est dans Pestenduë d'iceluy, c'est à dire, qui fait assembler toute la Noblesse (qui est de la dependance de ton gouuernement) en vn certain lieu & temps precis, là où les Nobles ne manquent tous de se trouuer, & assemblées qui sont, traitent tous ensemble pour deliberer de la nomination d'vn nouueau Roy, là chacun trauaille à donner ses Raisons suiuant ses affections, & apres tous leurs debats & contestations, ils conuiennent de plusieurs Princes, l'vn desquels les deputez destinez pour ladite Eslection , choissent & non d'autre , apres qu'vn chacun à declaré le pouuoir qu'il a de ses Superieurs pour aller à l'Eslection, & consentir à l'vn des cinq ou six qui leurs auront esté nommés & non à autre, de sorte que dans ce mesme temps là, chacun Senateur en a /90/autant fait dans son Palatinat, comme dit est, ainsi donc tous les Deputez des Palatinats (ou Prouinces) sont les premiers & les plus Puissans , & plus forts en voix dans les Diettes, comme les Palatins, ils ne laissent pas pour cela de parler au nom de toute la Generalité , car deuant que d'entrer en l'assemblée ils se sont tous conferées & demeurez d'accord de ce qu'ils ont à resoudre sans en demordre aucunement, de manière qu'ils ont la force à la main seuls s'il faut ainsi dire, car on n'y peut conclurre ny arrester aucun article qui ne soit accepté de tous les Desputez, & s'il s'en trouuoit vn seulement qui y contredit & qui criast hantement Nievolena (qui signifie en nostre langue vous n'auez pas la liberté) tout ce seroit rompu , car ils ont non seulement ce pouuoir dans l'eslection du Roy, mais aussi en tout autre Diette peuuent rompre & biffer tout ce que les Senateurs auroient resolu; car ils ont dans leurs Estats ses maximes pour fondamentales.

1. Qu'aucun Gentilhomme ne pourra pretendre à la Couronne, ny aussi qu'aucun ne pourra nommer ny donner sa voix pour estre Roy.

2. Que celuy qui seroit nommé pour Roy doit eslre de la Religion Catholique, Apostolique & Roma ne.

3. Que celuy qui seroit Esleu soit Prince Etranger, afin qu'il n'ayc nulle possession terrienne dans leurs Estats, & bien que les Fils des Roysde Polongne soient Princes & nais dans ces Estats, ils ne laissent pas pourcela d'estre tenus pour Estrangers parmy eux , & ne peuuent achepter des heritages & terres hereditaires, comme peut faire la Noblesse Originaire , & c'est pourquoy ils peuuent estre Esleus Roys, comme cela est arriué au /91/ Roy Vladislaus quatriéme, qui pour lors esloit Prince Major, apres la mort du Roy Sigismond troisiéme, son Pere, auquel a succedé Iean Casimiere son frere, Roy presentement regnant, sans que cela puisse preiudicier ny tirer en consequence pour l'heredité de la Royauté.

Voicy l'ordre qu'ils tiennent en leurs Eslections laquelle se fait ordinairement en rase campagne à demie lieuë de Varsouie, qui est la ville Capitale de Masouie, ou le Roy fait ordinairement sa Residence, & dans le Chasteau de laquelle se tiennent tousiours les Diettes pour estre cette ville comme le centre de toutes les Prouinces, qui sont vnies à la Couronne de Polongne ; le lieu de l'Eslection fut à demie lieuë de ladite ville , du costé de Danzitk ou l'on sit vn petit parc de mille ou douze cens pas de tour, ceint d'vn meschant fossé de cinq à six pieds de large qui n'est seulement que pour empescher les cheuaux d'entrer dans ledit Parc, où il y a deux grandes tentcs, l'vne pour l'élection ou s'assiessent tous les Senateurs, & l'autre ou s'assemblent tous les Deputez des Prouinces qui conferent ensembie auant que d'entrer dans la grande audience du Senat chacun monstre sa Commission, & ce à quoy il peut consentir & dans leurs conferences ils s'accordent tous de ce qu'ils doiuent contester ou accorder, & chacun iour ils s'assemblent ainsi pour l'audience laquelle chaque fois dure bien six ou sept heures de temps, pendant lequel temps ils mettent en auant toutes les raisons possibles pour conseruer leurs libertez , en ladite Eslection dudit feu Roy Vladislaus, il se passa bien quinze iours pendant lesquels autour de ce petit Parc il y auoit bien quatre vingt mil hómes à cheual qui estoient tous soldats suiuant les Senateurs , car /92/chacun Senateur auoit vne petite armée , dont les vns en auoient moins, les autres en auoient plus, comme le Palatin de Cracouie qui auoit pour lors iusques a sept mille hommes, d'autre en auoit selon leur pouuoir, car vn chacun se fait accompagner par ses amis & par ses subiets au meilleur estat qui luy est possible en bon ordre & en resolution de se bien battre en cas de descotd : Notez que durant le temps de l'Eslection, toute la Noblesse du pays estoient aux escoutes ayans tous le pied à l'estrié pres de monter à cheual au moindre bruit de discorde & de mécontentement de leurs disputes, afin de pouuoir fondre sur ceux qui eusscnt voulu forcer & violer leurs libériez, en fin après plusieurs seances & audiences, ils demeurerent d'accord d'vn Prince pour leur Roy, vn chacun y signa ou du moins des principaux tant des Senateurs que des Deputez , ce qui ne declarerent le mesmc iour, mais seulement le lendemain, puis chacun estant retourné à son quartier donne ordre à sa troupe pour les mettre en bataille seion l'ordonnance que le grand General en auoit donné (car tous se mirent alors sous le grand Estandart de la Couronne,) & se tindrent tous pres à crier viue le Roy, lequel ils nommerent par son nom , & à faire salues apres auoir bien crié iusques à trois fois, toute l'artillerie & mousqueterie se fit entendre auec grand ioye & tesmoignage de plaisir de tous les assistans, qui recommencerent aussi iusques à trois fois en suite dequoy tout le Senat se leua & les principaux Senateurs furent trouuer le Prince Major qui fust nommé pour leur Roy qui estoit pour lors à vn village esloigné de demie lieuë, apres l'auoir salué de la part de tout l'Estat, ils luy firent harangue à laquelle ils luy declare-/93/rent comme l'Estat l'auoit esseu pour leur Roy, le suppliant de l'agréer & de les vouloir receuoir & gouuerner par sa sage prudence, l'asseurant qu'il aura des subiets tres fidèles & obeissans, ainsi le Roy acceptant : les Senateurs luy montrerent leurs statuts & loix (bien que ne les ignoroit pas) lesquelles il promit de leur garder inuiolablement, le lendemain le menerent à l'Eglise de S. Iean de Varsouie , où deuant l'Autel le Roy leur fit serment , & en voicy les conditions qui luy furent leües en la prescnce de toute l'assemblée.

1. Qu'il ne iouyra iamais du Domaine de la Couronne , que celuy qui luy est affecté (ainsi nomment ils leurs Estats.)

2. Qu'il ne pourra achepter ny posseder vn pied de terre en toute l'estenduë d'iceux.

3. Qui ne donnera de Patentes ou Commissions pour leuer des gens de guerre, s'il n'ont esté arrestez à la Diette.

4. Qu'il ne pourra apres vingt quatre heures passées, pour quelque acte que ce soit, faire emprisonnet vn Gentilhomme Polonnois, si ce n'est pour va crime de leze Maiesté, ou d'Estat.

5. Qui ne pourra declarer la guerre à l'Estranger, ny mesme enuoyer Ambassadeurs pour affaire d'Estat, sans le consentement de ladite Republique.

6. Qu'il souffrira tousiours trois Senateurs proche de sa personne qui seront pour l'assister en son Conseil, & aussi qu'ils veilleront sur ses actions de peur qu'il ne medite ou machine quelque dessein à leur preiudice, ses trois Senateurs seruent par quartiers alternatiuement, par ce moyen le Roy ne peut effectuer aucune chose que /94/ elle ne soit aussi tost cogneuë.

7. Ledit Roy ne pourra se marier ny prendre alliance que par le consentement du Senat, ny mesme ne pourra sortir du Royaume.

8. Il ne pourra aussi auoir le pouuoir de donner'vne lettre de Noblesse à vn Roturier pour quelque seruice que ce soit , cy ce n'estoit pour le seruice de l'Estat & encor faudroit-il que le Senat y consentit.

Le Roy estant ainsi conditionné il a toutefois le pouuoir & Souueraineté non seulement à donner à qui luy plaist les benefices d'Eglise , mais aussi ceux du Domaine de la Couronne, pour lors qu'ils sont vacquans, mais il faut que ce soit seulement aux gentilhommes de la Couronne , & particulierement à ceux qui l'ont merité par leurs seruices tant à la guerre qu'aux Ambassades & autres affaires publiques , afin que cela leur soit vne recompense , & vne Emulation à tous autres de bien faire & se rendre vtiles & vertueux.

Il est aussi Souuerain pour permettre que dans les terres & Gouuernemens qu'il dónc l'on brusle du bois pour faire des potaces & autres cendres qui sont d'vn tres grand reuenu , nonobstant que cela consomme beaucoup de bois.

Il a mesme la Souueraineté de donner tous les Offices depuis la plus petite iusques à la plus grande à vie seulement, & desquelles on ne peut deposseder aucune personne sans son consentemept ou bien que l'on luy fit son procez.

Il ordonne & prescrit le temps des Diettes qui se tiennent d'ordinaire de deux en deux ans ; Il peut aussi allant à la guerre en personne obliger toute la Noblesse de /95/ quelque Prouince quelle soit de l'accompagner par vn arriere ban, & qui máque d'y aller perd la teste sa race est degradée de Noblesse, & son bien est confisqué en faueur de la Couronne , voila iusques où s'estend son pouuoir, & quoy qu'il soit Roy, il a les mains liez en beaucoup de choses ne faisant pas ce qui voudroit bien , mais qu'il faut qui consente & agrée à des choses qui luy sont repugnantes ; Il est toutefois le chef de la Republique & tout se fait en son nom, bien qu'il ne puisse rien deliberer ny arrester seul, comme nous auons dit.




[De la liberté de la Noblesse.]


La Noblesse Polonnoise est toute esgale n'y ayant entr'eux aucune Superiorité comme en France, Allemagne, Italie, Espagne , & c. où il y a des Ducs, Marquis, Comtes, Barons, car il n'ont autre tiltre que de Tarjsta, qui sont gouuernements & terre du Domaine , que le Roy donne à la Noblesse; car toutes les terres des Nobles sont possedécs sans tiltre de fiefs ny arriere fiefs, &: de façon qu'vn pauure Gentilhomme ne s'estimc pas moins qu'vn autre beaucoup plus riche que soy , mais bien respectent-ils ceux qui sont Officiers de la Couronne, tous pretendent tant petits qu'ils soicnt de pouuoir vn iour, estre Senateur sous le bon plaisir du Roy , pour cest effet ils apprennent tous dés leur tendre ieuncsse la langue Latine , d'autant que toutes leurs Loix sont escrites en cette langue ; Ils pretendent aussi tous posseder quelque benefice du Domaine de la Couronne , & c'est ce qui leur donne de l'Emulation à la vertu & à paroistre dans les armées, & lors que l'occasion se presente de faire de belles & genereuses actions afin d'estre reconnus de leur General, & d'estre recommandez enuers le Roy qui les reconnoit en suite de quelque benefice vacquant; /96/ Elle en a en outre la liberté d'eslire leur Roy cóme nous auons dit cy dessus, & n'est à la puissance du Roy vingt quatre heures passées de faire emprisonner aucun Gentilhomme quelque crime qu'il aye commis fort excepté le crime de leze Maiesté , nul d'eux ne peut estre aussi emprisonné que son procez ne soit fait & parfait & son Arrest prononcé , & si l'est par trois fois à comparoistre, de façon que la Noblesse a la liberté d'aller & venir & de soliciter ses luges & mesme estre present à l'exament des tesmoins qui deposent contre eux sans craindre d'estre arrestez auant que d'estre Iugées, mais apres que l'arrestest prononcé ils se peuuent retirer promptement dans quelque cloistre qui est l'az ile, bien souuent des meschans qui n'ont pouuoir de se maintenir par leurs forces, car les grands Seigneurs se mocquent de la Iustice, & chemine en campagne auec force assez bastante pour resister à ceux qui luy ont fait faire leur procez: [Tels crimes sont ordinairement de meurtres de Gentilhomme à Gentilhomme.] Leur arrest porte ordinairement d'auoir le col coupé & leur bien consisqué , puis on le proclame à haute voix pour vne 3. fois à Comparoistre & à se trouucr dans vne heure deuant la Iustice (mais ils ne sont pas si innocens de se venir rendre entre les mains d'vn bourreau, sçachant qu'ils sont iugées à mort) n'ayant donc point comparu on adiouste à leur Arrest infamie, c'est à dire , qu'il est permis à vn chacun de le tuer où il est rencontré & est porté par le mesme Arrest que celuy qui boira ou mangera auec luy sera atteint de pareil crime, & alors la partie aduerse ne s'estimant assez puissante s'accorde auec le condamné & prenant vne somme d'argent. acquiesse & quitte tous ses interests, après cela le criminel à le pouuoir de prendre vne lettre de remission du Roy qui luy couste deux ou /97/ trois mil liures, au moyen de laquelle il est absout de son crime , & de l'infamie &: rentre en la possession de tout son bien ; Mais quand le criminel n'est si puissant que sa partie, il faut qu'il abandonne le pays pour sauuer sa vie, & son bien est confisqué pour la Couronne, c'est ce qu'on appelle benefices que le Roy ne peut posseder , & qu'il donne à la Noblesse leurs vie durant ; mais comme l'on dit le crime amende à vieillir, car par apres plusieurs années ses amis travaillent à sa paix, soit que sa partie soit morte , où que le cœur luy ayc fleschy & qu'il luy face grace ou autrement, apres quoy il est facile de r'auoir son bien s'il est tant soit peu considerable.

Mais parmy les gens de guerres il n'en est pas de mesme, car au, moindre m'effait ils sont incontinent arrestez , & non considerez comme Gentilshommes , mais comme soldats on les fait passer par Conseil de guerre qui est aussi tost executé que iugé.

La Noblesse à la liberté de prendre des terres à ferme sans desroger, & vendre tout ce que leur terre produit, mais toutefois le commerce ne leur est non plus permis qu'en France.

Ils ne sont obligez dans leurs querelles particulieres de tirer raison à la pointe de leur espée de l'iniure qu'ils peuuent auoir receuë seul à seul , mais quand il pense auoir esté offensé ils assemblent tous leurs amis auec les plus courageux de ses suiets , & chemine auec plus de force qu'ils peuuent à la campagne , afin que s'il rencontre leurs ennemy ils le choque & battent s'ils peuuent, & ne mettent bas les Armes qu'ils ne se soient battus, où que quelques amis communs ne soient entreüeus & ne les aye mis d'accord, & au lieu d'vn Sabre ne leurs aye mis /98/ en main vn grand verre plein de la liqueur Toquaye pour boire à la santé les vns des autres.

Il ont aussi la liberté de porter des Couronnes sur leurs Armes comme estant de petit Souuerains, de faire fondre tant d'Artillerie qui leur plaist, & de bastir des Forteresses tant puissante que leurs moyens le peuuent permettre, sans que le Roy ny la République les puisse empescher, il ne leurs teste qu'à batre de la monnoye pour estre Souuerain : aussi autrefois elle estoit batuë au nom de la Republique, à present on la bat seulement au nom du Roy; en fin l'on voit en la page 8. qu'ils ont domination Souueraine & entiere sur les paysans qui releuent d'eux, c'est à dire, qui sont leurs vassaux aux biens des hereditaires , car sur les Paysans qui occupent les biens de la Couronne dont il iouyssent seulement à vie, ils n'ont pas tant d'authorité, car ils n'en peuuent faire mourir aucun sans luy faire faire son procez ny prendre son bien sans raison , car les Paysans qui sont suiets de la Couronne estant molestez sont ouys en leurs plaintes deuant le Roy qui les protege & garde leurs droits.

On ne peut en outre iuger vn Gentilhomme à mort pour auoir tué vn Paysant d'vn autre Gentilhomme, mais bien est ordonné par les Loix à payer 40. griuené aux heritiers du deffunt pour estre absout, (le griuené vaut trente deux sols) & en tel cas pour auerer le fait s'il le tesmoignage de deux Gentilshommes suffit pour condamner vn Paysant ; il faut quatorze Paysans pour conuaincre vn Gentilhomme.

Les Estrangers n'y peuuent achepter de terre ny mesme les Paysans naturels , qui n'en ont iamais en propre: mais ce qu'ils possedent à vie tant eux que leurs enfans, ils /99/ en font de grands reuenus à leurs Seigneurs , sans le pouuoir ny vendre ny engager, lequel Seigneur les peut reprendre quand il leur plaist ; Mais les Bourgeois peuuent dans les villes achepter & posseder en propre des maisons & iardins autour desdites villes, qui sont priuileges & franchises des villes, par là on peut voir comme toutes les terres de ses Estats, sont possedées parles Nobles, qui en sont tres riches, excepté dans les terres reünies à la Couronne (& non hereditaire cóme celle dont est mentionné cy dessus) où il y a de certains villages qui en despendent que le Roy a donnez à des Boyarts qui sont de certaines personnes moindre que les Gentilshommes, & plus que ne sont les Bourgeois à qui le Roy a donné des biens, & pour leur posterité qui en heriteront à condition de seruir à la Guerre à leurs despens , toutes fois & quantes que le grand General le requiert, & faire tout ce qui leur est commandé pour le seruice de l'Esta't, parmy ces gens quoy que riches, la plus part ils s'en trouue de bien pauure, toutefois la Noblesse de Pologne est assez riche comme il a esté dit cy dessus, mais dans la Mazouie où il y en a grande quantité, & qui font bien la sixiéme partie du peuple qui y habitent) ils ne sont si à leur aise, ce qui fait qu'vne bonne partie d'icelle laboure, & ne tiennent point à honte de tenir le manche de la charuë ou d'aller seruir de Gentilhomme suiuant aux plus gráds Seigneurs, l'employ leur est plus honorable que d'aller seruir de cocher , comme sont contrains de faire les plus stupides d'iceux, tels estoient deux d'iceux qui m'ont serui de cocher plusieurs années, lors que i'estois en ce Pays là faisant la fonction de premier Capitaine de l'Artillerie & ingenieur du Roy , quoy qu'ils fussent Gentilshommes /100/ de bon lieu.

Le bien Patrimonial des Nobles est exempt des quartiers d'Hyuer, & de la garnison des gens de Guerre ; seulement il souffre la passade à l'armée lorsquelle chemine; l'armée ne peut iamais estre en garnison que sur les biens du domaine de la Couronne.

Lors que plusieurs freres sont heritiers l'aisné fait les partages, & le cadet choisit.

Vne femme vefue se remariant peut donner tout son bien si elle veut à celuy qui l'espouse, & par ainsi peut frustrer ses enfans, cette loy tient les enfans en obeissance & respect enuers leurs peres & meres.




[Les meurs de la Noblesse Polonoise.]


La Noblesse Polonoise est assez humble & complaisante à ces Superieurs, comme aux Palatins & autres Officiers de la Couronne , Courtaise & accorte à ses égaux & compatriotte, mais tres arrogante & insupportable à ses inferieurs, affable aux Estrangers , lesquels toutesfois ils n'ayent pas trop ny ne les communiquent volontiers, comme sont les Turcs & Tartares, qui ne se voyent guere qu'en Guerre, & l'espée à la main: Quand est des Moscouites à cause de leur brutalité , ils n'ont point d'association, ny ne veulent conuerser auec eux, non plus qu'auec les Suedois & Allemans, pour lesquels ils ont vne forte auersion telle qu'ils ne s'aiment point du tout, ains hayssent tres fort, & si les Polonois s'en serueut quelquefois des Allemans ; C'est par grande necessité, au contraire ils appel lent les François leurs freres, auec lesquels ils ont vne affinité de meurs & de sympatie , tant en la liberté de parler sans dissimulation qu'en leur naturel franc & gay, qui les porte à rire & chanter sans aucune melancolie, aussi les François qui conuersent auec /101/ cette nation les estiment & les honorent tres fort, car en general ils sont bons liberaux sans malice, nullement vindicatifs, sont beaux Esprits, & ceux qu'ils sont cultiuez reüssissent à de grandes choses, ils sont de grande memoires, magnifiques honorables sont somptueux en leurs habits, portant des fourreures de grand prix, dont l'en ay veu de martre zibline qui excedoit la valeur de deux mil escus, enrichis de gros boutonsd'or garnis de rubis, d'emeraude, de diamant & autres pierres precieuses, ils menent quantité de valets apres eux, ils sont tres vaillans, courageux & adroits aux armes, en quoy ils surpassent tous leurs voisins, comme personnes qui s'y exercent ordinairement : Car il ne sont iamais sans guerre, qu'ils ont presque tousiours contre des puissans Princes de l'Europe , comme sont les Turcs, les Tartares, les Moscouites, Suedois, Allemans, & quelques fois contre deux ou trois d'iceux ensemble: Ce qui arriua l'an 1632. & 1633. qu'ils auoient la guerre contre les Turcs, Tartares & Moscouites, de laquelle il se demeslaire tres bien apres plusieurs combats, batailles qui gagnerent sur eux, qui fust suiuie de celle contre les Suedois, l'an 1635.

Dequoy par l'interuention de Monsieur Dauauy Ambassadeur du Roy , se fist la paix en Prusse entre les deux Couronnes de Polongne & Suede, au grand contentement des deux Roys; & au surplus outre leurs generositez ils sont tres honorables ils reçoiuét chez eux auec beaucoup de ciuilité leurs amis, lesquels les honorent & visitét mesme les Estrangers qu'ils n'auroient iamais veus, & les traitent auec lesmemes courtoisiesque si les connoissoiét familierement, & de longue main; Il y a dans ces pays des Seigneurs tres riches, iusques à posseder des huit cens mil /102/ liures de rente de patrimoine sans conter ceux qui possedent des benefices de la Couronne, qui constituent bien la sixiéme partie du Royaume, & ses grandes richesses ne viennet que de ce que les Paysans ne peuuent posseder de terres en heritage qui est cause que tout leur appartient , & se sont ainsi acreus, tant par conqueste que par confiscations, des rebelles & mutins desquels on a osté le bien & l'incorporé audit Domaine, mais d'autant que ladite Noblesse craint que le Roy possedant tels biens & ne se rende absolut, ils luy empesche la possession dont ils ne se trouuent point mal parce qu'ils en sont plus à leurs aise ; où quand ses gens vont à la guerre ils seruent d'vne manière si estrange , que si l'on en voyoit de semblables dans nos Armées l'on auroit plus d'occasion à les regarder qu'à les beaucoup craindre encor qu'ils soient tous chargez d'armes qui toutes soient offensiues, ie vous en vay faire vne description que i'ay veuë en la personne de Monsieur Deczeinsky a Rostemastre d'vne Cópagnie de b Kosaque qui estoit ainsi armé, premierement il auoit son Sabre par sa chemise de mail, son couure teste qui est vne calotte de fer auec ses pendans tout de coste, que pat derriere qui sont de la mesme matiere que sa chemise de mail qui luy couuroit toutes les espaules, sa carabine, & quand il ne l'auoit point son arc & son carquois, il auoit pendu à sa ceinture vne c czidela, vn d fuzil , vn couteau , six cueillers d'argent qui estoient accommodez l'vn dans l'autre & posez dans vne bourse de maroquin rouge , vn pistolet à sa ceinture, vn mouchoir de parade, vne bourse de cuir boüilly qui se plie & qui peut bien contenir chopine, auec quoy ils en puisent de l'eau pour boire en campagne, vn e salbletas, d'vne f Naïyque, /103/ deux ou trois brasse de cordelette de soye grosse comme la moitié du petit doigt propre pour lier les prisonniers lors qu'il en peuuent prendre, & toutes ses choses sont pendues à la ceinture du costé opposite de son Sabre ; & outre celavne corne pour medeciner la bouchede tes cheuaux; Item à costé de sa selle du costé horsmótoir son cheual portoit vne grande gamelle de bois qui peut contenir demy sceau d'eau pour abreuuer son cheual; Item trois g noganst de cuir pour tenir son cheual attaché lors qu'il paist ; De plus lors qu'il ne portoit point son arc il mettoit en sa place sa carabine en escharpe, il auoit vne h la donnequis, vne clé pour la carabine & vu poudrier, iugez vn homme chargé de la sorte s'il peut estre libre pour combattre.



a C'est à dire Capitaine. b Sont Caualiers qui ont l'arc & la fléche. c C'est vne alesne. d Ce fuzil sert à enfiler son sabre, son cousteau, & à barre Ie feu. e C'est vne grande bourse de drap rouge qui est plate en laquelle ils mettent des lettres & papiers leurs peignes , mesmede l'argent. f C'est vn petit foüet de cuir pour presser les cheuauxà marcher. g Sont des entraues de cuir qui tient les trois pieds du cheual lors qu'il le laisse aller paistre à la campagne. h C'est vn estuy de cuir plat où l'on met des cartouses pour tant pour sa carabine que son pistolet.



Les Housarts, qui sont lanciers & Gentilshommes de grands biens qui possedent iusques à 50. mil liu. sont tres bien montez , &: le moindre de leurs cheuaux ne vaut pas moins de 200. ducats, estant tous cheuaux Turcs, qui viennent de la Natolie d'vne Prauince qui se nomme Carmcnie, les lanciers seruent tous à cinq cheuaux, car vne compagnie de cent lanciers il n'y auroit que vingt Maistres, qui cheminent tout de frond de sorte qui sont chefs de files, & les quatre rangs suiuant sont leurs seruiteurs, chacun en sa file, leur lance est longue de 19. pieds, ils sont creuses depuis la pointe iusques à la pomme, & le reste est de bois solide , ils ont à la pointe de leurs lances vn guidon blanc & rouge , ou bleu & vert, ou noir & blanc, & est tousiours de deux couleurs, qui a bien de longueur 4. à 5, aulnes, ce qui doit estre pour effaroucher les cheuaux des ennemis, car comme ils ont baissé leurs lances courant de tout la vistesse de leurs che-/104/uaux, ces guidons voltigent en rond & donnent espouuente aux cheuaux ennemis qu'ils veulent rompre ; Ils sont armez de cuirasses, brassars, tassettes, bourguignottes, & c. Ils n'ont que le sabre au costé, vn palache sous la cuisse gauche, & est attaché à la felle, à l'arçon droit, de laquelle est attaché vne longue espée large aupres de la garde qui vient en diminuant vers la pointe en forme quarré, afin que par cette arme ils puissent percer vn homme estát tombé à terre, qui ne seroit pas encor mort; & pour cet effect cette espée est longue de 5, pieds, & a le plommeau rond afin que l'on puisse mieux pousser contre terre & percer la chemise de mail, l'vsage du palache, est de couper de la chair, & le sabre pour chamailler & tailler les chemises de mail, ils portent aussi des marteaux d'armes qui pesent bien six liures qui sont de la figure de nos picois quarrez, bien asserez auec vn long manche, pour donner sur la bourguignotte, & sur la cuirasse des ennemis qu'ils percent auec tels instruments.

Que si leur armeure & façon de faire la guerre , nous semble bien differente de la nostre, nous auoient à vous faire voir par le discours qui suit, que leurs festins & ce qu'ils y obseruent, est tout autre que ce qui ce pratique par la pluspart des autres Nations du monde: Car les Seigneurs qui sont ceux qui se piquent le plus en ce poinct & les tres riches, & de moyens mediocres, se retraittent fort splendidement eu esgard à leur pouuoir, & peux asseurer auec verité, que leur repas ordinaire, surpassent de beaucoup en abondance de toutes choses, nos festins: Ce qui donne à iuger aux plus sensez, ce qu'ils peuuent faire lors qu'ils sont en desbauches, & qu'ils trainent extraordinairement ; mais sur tous les grands Seigneurs du /105/ Royaume & autres associez de la Couronne, les iours vacquans ausquels ils sont dispensez d'aller au Senat, lors qu'ils tiennent leur Diette à Varsouie, ou il s'est fait des festins dont la despence est montée iusques à cinquante voire soixante mil liures: despence qui est tres considerable eu esgard à ce qui y est serui & à la façon auec laquelle on le sert. Car tout n'y va pas comme aux pays ou le musc, l'ambre, les perles, & le somptueux aprest des viandes reuiennent a des sommes immenses : mais tout ce qui y est serui est tres commun grossierement appresté, & en quantité prodigieuse, encor que ce ne soit que pour peu de caues : mais le degast qu'ils en font, (voire leur domestiques & valets comme vous le verrez plus à plein cy apres) est-ce qui fait grossir la despence. Or afin que de l'eschantillon vous puissiez cognoistre la valeur de toute la piece, ie vous diray & en parle de certain, que plusieurs fois (suiuans les registres que i'ay veus) il s'y est trouué des articles qui faisoient mention en vn seul festin de 100. escus de verres, & si ils n'estoient point precieux, car ils ne varoient qu'vn sol piece. Or quand ils commencent ils ne sont le plus souuent que quatre ou cinq Seigneurs Senateurs , ausquels quelquefois se ioignent les Ambassadeurs qui sont en Cour, qui feroit vn bien petit nombre pour vne si grande despence , que celle qui a esté cettée cy dessus : mais qui est augmenté par la suite de leur Gentilhomme que chacun dit Seigneur aduenu au nombre de douze ou quinze, qui font en tout (bien fouuent) vne compagnie de 70. ou 80. personnes, qui se mertent a table, faites de trois tables iointes ensemble par le bout) & disposée en forme de double équerre, & longue en leur contenu de bien cent pieds, lesquelles sont ordi-/106/nairement couuertsde trois beaux doubliers fins, & d'vn seruice entier de vermeil doré, & sur chaque assiette , vn pain couuert d'vne seruiette tres petite, qui n'est pas plus grande qu'vn mouchoir, auec vne cueiller sans cousteau; & ses tables ainsi disposées sont ordinairement placez dans vne grande & spacieuse salle, au bout de laquelle est vn buffet orné d'vne quantité magnifique d'argentene, qui ess entourné de balustre en forme d'vn petit paraferme, & dans lequel personne ne peut entrer , que le sommelier, & ses seruiteurs: sur ce buffet se voit assez souuent huit ou dix piles de plats d'argent, & si grande quantité d'assiettes quelles esgalent la hauteur d'vn homme qui n'est pas de petite stature en ce pays là, vis à vis dudit buffet & ordinairement au dessus de la porte , il y a vn theatre sur lequel se mettent les Musiciens , tant ceux qui ioüent de toute sortes d'instruments que ceux qui chantent : lesquels ne se font pas ouyr tous ensemble & confusément, mais commencent par les violons qui sont suiuis de cornets en aussi grande quantité qu'il en faut, qui ayant acheué , sont suiuis de voix humaines, que poussant assez melodieusement des enfans gagez pour cela; & tous ces diuers sons recommencent alternatiuement, & durent iusques à la fin du festin: lesquels musiciens ont tousiours mangé & beu , auant que le festin commence, durant lequel , (puis qu'il est necessaire qu'ils s'attachent à ce qui est de leur deuoir) ils ne pourroient pas s'occuper à manger & à boire; Toutes ces choses ainsi disposées l'on met sur table, lesquelles on couure de toutes sortes de mets alors lesdits Seigneurs sont introduits en ladite salle, au milieu de laquelle sont quatre Gentilshommes, deux desquels tiennent le bassin à lauer vermeil doré; /107/ qui a bien trois pieds de diametre, & l'esguiere à proportion aussi de mesme matiere , qui approchans desdics Seigneurs leur font lauer les mains , & apres auoir fait se retirent, & laissent approcher les deux autres , qui tiennent la seruiette à lauer longue enuiron de trois aulnes, chacun par vn bout qu'ils presenrent ausdits Seigneurs, lesquels s'en essuyent leur mains: en suite deçucy le Seigneur & Maistre du logis raisant les honneurs de sa maison, donne à vn chacun c'eux la seance que son rang & dignité luy fait meriter. Ainsi assis & disposez, ils sont seruis par des Escuyers tranchants qui sont trois en chacune table , & Regaler des mets qui sont dessus accommodez , & assaisonnez a leur mode , c'est à sçauoir les vnes auec du saffran, dont la saulce est iaulne, les autres auec du suc de cerises qui fait la saulce rouge, d'autre auec le marc & suc de pruneaux , qui fait la laulce noire: & en fin les autres apres tressauces du suc d'oignons cuits & passez par le tamis, qui fait la saulce grise: laquelle est par eux nommée Conchè, toutes ces viandes (chacune à part dans leur saulce) sont coupées par morceaux gros comme vne Pelotte, afin que chacun puisse prendre son morceau suiuant son appetit, qui ne les porte iamais à manger du potage que l'on ne sert point sur table : parce que ladite viande est accompagnée de son boüillon dans lesdits plats parmy lesquels on entrelace quelques Patez de ces viandes, chacun des conuiez mange suiuant l'appetit qu'il a pour ces saulces , qui ne sont iamais que quatre, (comme nous auons dit) outre ces mets; l'on sert aussi du bœuf, du mouron, du veau , & des poules sans saulces, comme il se pratique en ce Pays fort bien assaisonnez de sel & d'espice, & si bien qu'il n'est be-/108/soin de saliere, aussi n'en seruent-ils iamais : & à mesure qu'vn plat est vuide ils en seruent vn autre , comme de choux salécs auec va morceau de lart salé , ou du millet ou de paste boüillie, qu'ils mangent par grande delicatesse , comme aussi vne autre saulce qu'ils font d'vne racine qu'ils appellent Cresen, laquelle ils ratissent & detrempent auec du vinaigre, qui est d'vn goust de moustarde tres friand & excellent., & propre à manger auec le bœuf tant frais que salé , & auec toute sorte de poisson. Ce premier seruice estant ainsi vsé , & les plats vuid ez: Dont la viande qu'ils contenoient n'est pas mangée par lesdits conuiez mais la plus grande part par leurs valets, comme nous le dirons plus amplement cydessous il est desseruy , ensemble le premier doublier: & puis on sert le second, qui est tout composé de viandes rosties, comme veau, mouton , & bœuf, dont ils seruent de pieces, qui sont plus grosses qu'vn demy quartier d'iceluy : des chapons, des poulets, poules, oylons, canards, liévres, cerf, biche, chcureil, sanglier, & c. Si tout autre gibier, comme perdrix, alloüettes, cailles, & autres petits oy seaux qu'ils ont en abondance: quand aux pigeons ils n'en seruent iamais parce qu'ils sont rares en ces Pays, aussi bien que les lapins & les becasses: tous lesquels mets ils seruent en confusion, entremeslans les vns parmy les autres pour les diuersifier , auec plusieurs salades de diuerses façons : Ce second est suiui d'vn entremets composé deplusieurs & differentes fricassées de purée de poix, auec vn gros morceau de lart gras, dont chacun prend vne piece qu'ils coupent par petits morceaux gros comme des dez à ioüer, lesquels ils mangent auec leur cueiller dans ladite purée qui leur est vn mets tres friand , qui s'auale sans mascher, & /109/ leur est si considerable qu'ils ne croyent pas auoir esté bien traitez, s'ils ne leur en a esté serui & s'ils n'en ont mangé à la fin de leur repas: comme aussi du millet auec le beurre, de l'orge mondé assaisonné de mesme qu'ils nomment Cacha, &. les Hollandois Cru, des pastes fricassées auec du beurre en forme de macarrons remplis de formage , & d'autres pastes de sarrazin en formes de petites galletes fort minces, qu'ils plongent dás le suc de graine de pauot blancs, choses qu'ils mangent à mon aduis pour les paremplir entierement, & pour les mieux disposer à dormir. Ce second seruice osté de la maniere & façon du premier on leur presente le dessert tel que l'occasion & la saison le peut permettre comme laict cresmé, fromage, & autres choses que la memoire ne me fournist pas presentement, tous lesquels mets & friandises sont tellement esloignées de nos plus mediocres ragousts que i'en estimerois plus vn plat que ie ne ferois dix des leur: & est en quoy ils sont bié au dessus de nous: Mais pour le poisson ils y entendent à merueilles, car outre que làil s'en trouue de fort bon ils l'accommodent si bien & luy donne vne pointe si friande qu'elle fournist d'apetit aux plus degoustez, & est enquoy ils l'emportent sur toutes les autres Nations, non à mon aduis seulement & à mon goust, mais au iugement de tous les François & autres Estrangers qui ont par eux esté traitez, & qui sont de mesme sentiment, aussi n'est-ce merueille: puis qu'il n'y espargnent ny vin ny huile, ny espices ny raisins de corinthe, ny pignós, ny toute autre telle chose, auec lesquelles & vn peu d'industrie, on le peut bien & delicatement assaisonner pendant leur disner, ils boiuent peu, afin de faire vn bó & ferme fondement, ce qu'ils boiuent n'est que de la biere qu'ils font verser dansdes verres /110/ des verres long en forme de cylindre de la grandeur d'vn pot d'icy , parmy laquelle ils meslent des roties de pain arrousées d'huile : Nous vous auons fait remarquer cy dessus , qu'encor que du premier & second seruice les plats feussent tirez de dessus la table presque vuide les conuiez neantmoins n'en mangent pas le plus, ce qui est tres veritable : car vous obseruerez que ceux qui sont à table ont chacun vn ou deux valets , ausquels quand ils donnent leurs assiettes pour en auoir vne blanche, ils prennent de dedans les plats ce qu'ils trouuent plus à leur deuotion qu'ils mettent sur lesdites assiettes & ainsi chargées les donnent à leur valets qui se voyant bien garnis & munis de ses viandes, s'attroupent & vont la manger ou plustost deuorer en vn des coings de la salle, comme à la desrobée menant vn bruit deshonneste , & tres insolent lequel neantmoins n'est point empesché par les Maislres, qui en sont la cause parce que telle est leur coustume. Apres donc que lesdits Maislres ont bien mangé à table sans beaucoup boire , & les valets goinfré ce que leur Maistres leurs auoient dóné , en vn ou plusficurs coings de la salle , ils commencent tout de bon à boire à la sante les vns des autres, non de la biere comme auparauanr, mais de leur vin qui est le meilleur, & le plus genereux du monde: qui quoy qu'il ne soit que blanc ne laisse de leur bien rougir la trongne, & faire monter bien haut le prix de leur festins: attendu qu'ils en font grands degasts, & qu'il couste quatre liures le pot, puis qu'ils donnent plustost à bonté d'iceluy, qu'à sa rareté. Et après que l'vn a beu à la santé de son amy, il luy presente le mesme verre plein de semblable vin, afin qu'il luy face raison, ce qui leur est tres aisé & sans aucune aide de seruiteurs, puis que leur table /111/ sont couuertes de gros flacons d'argent, & de verres, lesquels sont aussi tost remplis que vuidez : ce qui est cause qu'vne heure ou deux apres que ce ioly exercice a commencé, il y a vn singulier plaisir auoir tant le nombre des verres, que chacun a deuant soy qui sont en vne si prodigieuse quantité qu'il est impossible qu'il les boiue; que les formes & les figures qu'ils en font : car tantost on voit vn quarré, tantost vn triangle , tantost vne figure longue & tantost vne ronde : & ces verres sont meuës si diuersement, & en tant de façons, que ie ne me peux persuader que les Planettes ayant en leur mouuement plus d'irregularité, & plus danomalie ce qui procede de la vertu inconceuable de ce bon & agreable vin blanc. Et apres auoir esté occupée quatre ou cinq heures en ce fameux & non laborieux travail , les vns trop ennuyez s'endorment, & les autres dans l'incontinence de retenir leur eau, sortent pour la rendre, & rentrer, puis apres plus dispos au combat, d'autres s'entretiennent de leur genereux faits en semblables cóbats & cóme ils en sont sortis glorieux par dessus leur cópagnons. Mais tout ce que ces Maistres font, n'est rien au prix de ce que font les valets; car s'ils ont bien fait des degasts en leur máger ils en sont sans cóparaison de plus excessits en leur boire & dissipent dix fois plus de vin que leur Maistres , & ainsi s'y commettent des insolences inouys essuyant les assiettes sales & grasses à la tapisserie (tant belle & rare sont elles) ou bien aux máches pendátes des robes de leurs Maistres sans respect ny d'eux ny de leurs beaux habits & pour couronner l'œuure, ils boiuent tous si bel & si bien que nul n'est exempt de l'effect du vin : car tant les Maist res que leurs domestiques, & Musiciens sont tous ynres: mais ceux qui /112/ ont la garde de la vaisselle d'argent, ne sont tousiours pas si saouls , qu'ils n'empelchent entant qu'ils peuuent que nul ne sorte de la maison, que toute la vaisselle d'argent ne soit ramassée, par ceux qui en ont la charge : mais ces Officiers ne s'estans non plus endormis que les autres se trouuent bien souuent peu capables de ce deuoir , ce qui est cause que la plus part du temps il y en a tousiours quelques pieces esgarées.

En fin voila ce que pour le present ma memoire a peu me suggerer de ce que i'ay veu & ouy en ce pays du Nort, touchant la scituation, les personnes qui l'habibitent, leur Religion , meurs & façon de faire la guerre si elle qui m'a fourny iusques icy ce dont ie vous ay entretenu, me fait ressouuenir de quelque autre chose que i'estime digne de vous estre presenté, ie ne m'oublieray en mon deuoir, mais vous en feray part de grand cœur, sous esperance que si ce que ie vous ay presenté n'est à vostre goust, vous excuserez facilement mon peu de disposition à escrire plus poliement que i'ay estimé indecent à vn Caualier qui a employé toute sa vie à faite remuer la terre, fondre des canons, & peter le salpestre.


FIN.



















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3.XI.2004












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